« Des gens nous parlaient depuis les toits »

En avril 2022, Radio Al-Salam fête ses sept ans. Interrogés par Shahad Alkhoury, journaliste de la radio depuis 2018, ses cofondateurs Hugues Dewavrin et le Docteur Frédéric Tissot reviennent sur une aventure plurielle.

Un article de La Guilde


Nous sommes avec le Docteur Frédéric Tissot et Hugues Dewavrin, présents dès le départ de l’histoire de la radio. Pouvez-vous vous présenter ?

Frédéric Tissot  Je suis médecin, je travaille avec une partie des Kurdes depuis octobre 1981. Après avoir exercé dans différents pays, j’ai été le premier Consul général de France à Erbil, au Kurdistan, entre 2008 et 2011.

Hugues Dewavrin  Je suis chef d’entreprise et vice-président de La Guilde, qui s’occupe de pays en post-crise. J’ai connu Frédéric en Afghanistan dans les années 2002-2003, où nous avions reconstruit un cinéma. Lorsque Frédéric a été nommé Consul général de France en 2008, nous avons organisé une grande manifestation de cinéma français et kurde à Erbil. Voilà comment nous nous sommes connus, appréciés et jamais quittés.

Comment s’est créée la radio, en 2015 ?

H.D. – Pendant l’été 2014 – c’était au début du mois d’août, tout le monde était en train de bronzer en France – nous avons appris que le nord de l’Irak était envahi par l’État islamique. Nous nous sommes tout de suite contactés avec Frédéric, parce que j’avais besoin qu’il m’explique la situation. Il m’a dit que c’était absolument épouvantable, que des centaines de milliers de réfugiés allaient arriver. Très rapidement, nous avons eu ensemble l’idée de monter une radio pour rendre service aux réfugiés. Dès l’automne, nous avons pris l’avion ensemble pour aller sur le terrain et affiner cette idée. Frédéric a été un élément-clé, car il bénéficie d’un grand respect local par son passage très important au consulat.

F.T. – Il fallait donner une voix à toutes ces personnes déplacées ou réfugiées, résultant de l’attaque de Daesh au niveau de Mossoul et Sinjar. Il ne fallait pas les laisser totalement isolées, mais pouvoir les accompagner dans ce déplacement, voire cet exil.


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H.D. – En comprenant que c’est le communautarisme fou de Daesh qui a mis tous ces gens dans la misère, des centaines de milliers de gens jetés sur la route pour des questions d’intolérance absolue, on s’est dit que le plus audacieux serait peut-être de créer une radio avec des sensibilités, des origines, des langues et des religions qui seraient toutes celles de la région. Qu’on montre ainsi qu’on peut travailler ensemble, réfléchir ensemble, vivre ensemble. La radio, c’était vraiment la vitrine de la tolérance, le contre-projet de celui que nous avions sous les yeux avec la violence de Daesh. Et on s’est dit que nous allions émettre très largement, pour que ce message de tolérance soit entendu dans les camps mais aussi au-delà. Un de nos très beaux souvenirs, c’est qu’à Mossoul, alors sous occupation de l’État islamique, des gens nous écoutaient et nous parlaient depuis les toits. Ce message de paix et de tolérance, on arrivait à l’emmener très loin. Ma plus grande fierté est là, d’avoir réussi à réunir dans la durée des gens qui ne pensent pas pareil, mais qui s’apprécient, se respectent et avancent dans la même direction. C’est la magie de Radio Al-Salam.

La situation du pays a beaucoup changé depuis la création de la radio. Qu’est-ce qui rend Radio Al-Salam différente aujourd‘hui, par rapport aux autres radios ?

F.T. – L’idée, c’était la lutte contre l’intolérance et la violence. Et ça, ça se maintient toujours, Radio Al-Salam est basée sur ces valeurs. Le fond même de ce que défend Radio Al-Salam est toujours actuel, il y a toujours besoin de partager ensemble, de respecter la parole de l’autre, d’écouter l’autre. Et c’est cela, toujours cela qui fait la radio, avec cette formidable équipe qui continue à faire vivre ce concept de radio de la paix.


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La radio fête son 7e anniversaire. Que pensez-vous de son évolution ?

H.D. – Il faut donner des bonnes nouvelles ! Le gouvernement français, qui a été assez sensible à la radio, a décidé de nous soutenir beaucoup plus officiellement via le soutien de l’Agence française de développement, qui va assoir la pérennité de la radio accompagné du soutien de la Région Île-de-France (sans oublier les soutiens du Ministère des affaires étrangères et de la Région Auvergne-Rhône-Alpes, ndlr). Pour l’aspect matériel, la radio a de belles années devant elle. Pour le fond des choses, je ne peux qu’adhérer à ce que vient de dire Frédéric. Il faut rester sur des choix fondamentaux, rien n’est jamais acquis. Regardez : qui pouvait imaginer qu’il y allait avoir cette guerre abominable en Ukraine il y a à peine un mois ? En fait, le monde ne change pas autant qu’on le voudrait ; il reste violent, il reste intolérant, et ces vigies comme celle que constitue Radio Al-Salam, ces espèces de pôles de résistance, il faut y tenir comme à la prunelle de ses yeux. Alors ne changez rien et restons là le temps qu’il faut pour garantir que ce monde peut être, malgré tout, un peu meilleur.

Quels sont vos souhaits pour la Radio Al-Salam ?

F.T. – Je voudrais surtout remercier les personnalités, les associations et les partenaires grâce auxquels nous avons réussi, tous ensemble, à mener à bien cette radio. Je pense à Guillaume Battin et à son association Radio sans frontières, à l’Œuvre d’Orient, à Agnès b., à La Guilde, et bien sûr aux autorités gouvernementales et provinciales, notamment le gouverneur de la province d’Erbil, qui nous ont aidé à lancer la radio. Sept ans après, merci encore à toutes ces personnes qui se sont mobilisées pour que cette radio puisse être encore là, aujourd’hui.

H.D. – Bon anniversaire et longue vie à Radio Al-Salam !

Propos recueillis par Shahad Alkhoury


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Retour sur la visite du pape François en Irak

Début mars et pour la première fois, un pape s'est rendu en Irak. Radio Al-Salam était présent pour couvrir la visite du souverain pontife.

Un article de Baptiste VIOLI


Du 5 au 8 mars 2021, le pape François a effectué son premier voyage apostolique depuis le début de la crise sanitaire de la Covid-19. C’était la première fois dans l’histoire que le souverain pontife se rendait en Irak, et Radio Al-Salam, outil de paix et de dialogue inter-religieux  opéré par La Guilde avec ses partenaires depuis 2015, se trouvait peut-être plus que jamais au cœur de sa mission et de sa raison d’être en couvrant un événement d’une telle portée symbolique.

Le pape a visité Bagdad, la ville d’Erbil, ainsi que Mossoul et Qaraqosh dans la plaine de Ninive. Partout, il a transmis un message de paix et de fraternité auprès de la population irakienne, meurtrie par des décennies de guerre et de souffrance. L’entretien avec le leader chiite irakien, l’ayatollah Al-Sistani, qui a eu lieu dans la ville sainte de Najaf, a été une des rencontres religieuses les plus importantes de ces derniers temps : que ce dernier proclame que les chrétiens d’Irak devaient « vivre en paix » et bénéficient de « tous les droits » en Irak a évidemment marqué les esprits.

Dans les semaines précédant cette visite, Radio Al-Salam a produit plusieurs reportages sur les préparatifs (travaux, décorations et nettoyage de certaines villes) et fait un grand nombre d’interviews, femmes et hommes d’Eglise, mais également simples habitants, afin de leur donner l’occasion d’exprimer leurs points de vue et attentes. Tout au long du séjour du pape à Mossoul et Qaraqosh, les journalistes de la radio étaient en étroite coordination avec les pigistes présents sur place. A Erbil, trois journalistes de Radio Al-Salam ont pu être accrédités par les autorités locales (Département des Médias du KRG) et assister à la messe donnée en plein air, sous haute sécurité, au stade Franso-Hariri d’Erbil, capitale du Kurdistan irakien.

« L’Irak restera toujours avec moi, dans mon cœur », a lancé le pape François à la fin de celle-ci, concluant ainsi une visite historique devant des milliers de fidèles. Les journalistes présents de Radio Al-Salam étaient heureux de se trouver sur la même estrade que n’importe quel autre média, et fiers de couvrir un événement d’une telle importance.

Cette visite marquera assurément d’une pierre blanche la vie de la Radio et, au-delà, celles de tous les croyants d’Irak. Sa portée symbolique, sa force mobilisatrice, illustrées au fil de nombreuses étapes sur quelque 1800 km bouclés en 56h, demeureront dans les mémoires. Un pèlerinage sur les pas d’Abraham, aux sources des monothéismes, là même où la paix se reconstruit. La présence incarnée du témoignage qui engage les populations au dialogue. L’exacte mission de Radio Al Salam.


Établie au Kurdistan irakien, Radio Al-Salam est un projet initié par La Guilde. Pour la 6e année consécutive, un volontaire de La Guilde dirige la radio depuis Erbil, avec le soutien de l’Œuvre d’Orient, du Centre de crise du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, et de donateurs. En savoir plus.


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