Sur la route

À la mi-avril, deux permanents de La Guilde se sont portés volontaires pour participer à un « Convoi pour la France » organisé par l’association Care 4 Ukraine. Départ un jeudi de Paris vers la frontière ukrainienne, retour dimanche, quelques 76 heures en mouvement dans le cadre d’une opération de mise en sécurité de familles chassées par la guerre. Le carnet de route de Vincent Garrigues.

Un article de La Guilde


C’est un parking de centre commercial rincé par l’averse, avec sa roulotte à pizza et son comptoir café. Des dizaines de véhicules forment un puzzle métallique mal agencé. Devant les portes automatiques de la sortie, des tentes rouges paraissent menacer chacun d’une seringue. Apolline Cox, volontaire Guilde comme moi, apparaît accompagnée d’une dame blonde suivie d’une fillette portant un cabot tremblotant. Jeu de piste entre les bus qui déchargent leurs passagers venus de la gare, les combis défraîchis, des 4×4 peinturlurés : les voici enfin à la proue de notre car de grande ligne. Il y a une liste, des bracelets en papier au poignet, des sacs de taille modeste qu’on ferait pour partir en week-end. Une vie incertaine à tenter ; elle commence exactement là et s’écrira sans cette poussette d’un mauvais rose. Oksana, que je dois diriger vers sa place à bord, hésite une seconde, lève son visage vers le ciel humide, ses yeux bleu pâle s’ennuagent, la petite Nastya attend frigorifiée : quand on s’embarque vers l’inconnu, la vie d’avant passe au triel de l’essentiel, savoir abandonner. La mère me demande de laisser la voiture d’enfant à son destin de ruine du confort moderne.

Par les plaines de Lorraine, les autoroutes allemandes et tchèques, nous avions roulé à vide, les soutes pleines de pommes et de fraises Tagada, dormi quelques heures dans un chalet des Basses Carpates et atteint Przemyśl. Intrigante traversée de l’Europe vers l’orient polonais, de pause carburant et arrêt cafétéria, chacune des étapes bruissantes de ce petit quotidien ennuyeux et douillet des territoires industriels. Aux portes de l’Ukraine, à 65 km de la base de Yavoriv rasée par les Russes trois semaines auparavant, nous étions face au réel : la géographie couturée par les frontières de la Deuxième Guerre mondiale, aujourd’hui chahutée par un conflit puissamment culturel. Grande gigue toponymique dans le coin, un temps autrichienne, aujourd’hui polonaise, de la Ruthénie rouge à la Galicie orientale en passant par la Voïvodine ruthène, une région européenne sans nul doute, comm Lviv la proche voisine.

Ils sont des milliers dans ce centre ouvert en urgence côté polonais, au bout des routes et du train ukrainien de la fuite sous les bombes. Pendant une dizaine d’heures, avec Apolline et les autres bénévoles, des Français, des Marocains, un Biélorusse, nous sommes allés à leur rencontre, nous les avons écoutés puis enregistrés – au mieux des sièges disponibles – sur la liste des passagers de ce troisième Convoi pour la France. Au fil des larges allées des anciennes galeries marchandes, sur des lits de camp, parfois à même le sol, à la cantine, dans la file vaporeuse des salles de toilette, c’est une procession inquiète, hagarde, stupéfiée. Femmes et enfants, quelques hommes âgés, beaucoup de chiens et de chats, parmi les plus pauvres d’Ukraine, en tout cas ceux qui n’avaient pas de véhicule pour partir. On voudrait s’asseoir avec chacun, offrir un bon repas comme il s’en préparait dans les chaumières, dire que ça ira, sûrement, ça va aller. Mais on ne le peut pas, et chaque humanité, ces vies entières chassées ne seront que mystère.

Notre promesse sera tenue, quand même. Nous prenons la route de Paris avec 48 êtres humains, brisés et momentanément sauvés, graves et très courtois. A l’approche de la frontière française, un garçonnet demande à s’installer à l’avant, sur le strapontin à côté du chauffeur. Il ne lâche pas son téléphone qui, une fois rechargé, lui livrera peut-être la voix de son père. Pour l’instant, c’est celle d’Aznavour dans l’autoradio, le paysage s’ensoleille. La vie devant soi.

Vincent Garrigues
Responsable de la communication


Participer


Actions ! La lettre de La Guilde

Merci de valider votre inscription via le mail de confirmation envoyé.
Nous gardons vos données privées.