Plongée dans la frénésie de la vie du bidonville de DJ Halli avec Juliette


Un témoignage de Juliette Cesvet
VSI pour LP4Y en Inde


Juliette est partie en VSI en Inde avec l’organisation Life Project 4 Youth (LP4Y) en février dernier, accompagnée de son frère Quentin (nous avions également réalisé le témoignage vidéo de Quentin
> https://bit.ly/36imBOt ). Aujourd’hui, tous deux travaillent dans des centres LP4Y distincts et des villes différentes.

Plongée dans la frénésie de la vie du bidonville de DJ Halli à Bangalore, Juliette travaille sur le développement de projets digitaux pour LP4Y et accompagne au quotidien avec 2 autres volontaires une équipe de 25 jeunes femmes en situation de grande pauvreté et victimes d’exclusion.

Juliette est passionnée par sa mission, les jeunes, la communauté et la vie qu’elle a découvert à Bangalore et je vous mets au défi de ne pas vouloir faire vos bagages et vous envoler pour l’Inde à la lecture de son témoignage plein de couleur et d’énergie !

“Voici 7 mois que je suis en mission à l’autre bout du monde avec l’ONG Life Project 4 Youth (LP4Y) et il est grand temps pour moi de vous donner quelques nouvelles 🙂

Je suis donc arrivée en Inde début février et nous avons commencé l’aventure par une formation de 15 jours dans le centre LP4Y de New Delhi, avec tous les nouveaux volontaires de l’ONG. Pour la plupart d’entre nous, nous découvrions New Delhi pour la première fois, cette ville qui bourdonne et où règne une incroyable frénésie mêlant klaxons, pollution et saleté, mais aussi odeurs d’épices, couleurs vives et sourires d’enfants. Marquée par le chaos de cette ville, je me souviens très bien des premiers jours : intenses, bouleversants, parfois déroutants.

Lors de cette formation, la journée qui m’a le plus marquée était lorsque nous avons passé nos premières heures dans un des bidonvilles de la ville appelé “Tigri”, réputé pour sa grande misère. Par groupe de 4 volontaires, nous partions à la rencontre des communautés qui y vivent, un seul mot d’ordre pour cette sortie peu courante : OSER. Au départ, nous partions quelque peu dubitatifs quant à cette démarche peu banale de se balader dans ces petites rues étroites, au milieu des tôles et des chiens errants, à la rencontre de familles qui ne sont guère habituées à de la visite, et encore moins à nos petites têtes blanches ! Pour ces indiens qui vivent dans une grande pauvreté, la rue fait office de maison à ciel ouvert, c’est ici que se passe la plupart de leurs activités quotidiennes : se laver, cuisiner, échanger. De par leur promiscuité, les familles qui vivent dans ces bidonvilles sont devenues de vraies communautés où chacun se connaît, s’épaule, s’entraide (ou parfois se dispute à la Bollywood style !). Il y règne une grande misère mais à la fois une grande humanité. Lors de notre passage, nous croisons leurs regards étonnés, presque méfiants pour certains, mais lorsque nous leur sourions avec notre plus beau “Namaste” (Bonjour en Hindi), leurs visages fermés s’illuminent soudainement. D’autres, plus curieux et hardis, viennent eux-mêmes vers nous, nous posent une montagne de questions et nous font découvrir là où ils vivent. Le soir venu, nous nous retrouvons avec tous les volontaires pour partager nos ressentis, nos rencontres et nos aventures : tous ébahis, épuisés mais enchantés de cette journée mémorable !

Après New Delhi, direction Bangalore ! Dans le sud de l’Inde, là où je passe la majeure partie de ma mission. Le centre de Bangalore venait d’être aménagé le jour de notre arrivée. Encore en travaux, nous posions donc nos valises au milieu de la poussière, des cartons, de la peinture fraîche et… des cafards ! Première nuit : extinction d’une quinzaine de cafards dans la cuisine, histoire de nous mettre direct dans le bain 😉

Durant les premières semaines, nous n’avions pas l’eau courante, nous prenons conscience de sa valeur inestimable; cette eau qui coulait à flot chez nous devient ici une denrée rare et précieuse. La vaisselle, les toilettes, se laver les dents, les mains et quelques vêtements, des gestes simples presque mécaniques en France, prennent ici une toute autre dimension. Heureusement, volontaires inventifs que nous sommes, toutes les astuces sont bonnes pour contrer cette absence : un petit resto indien pour aller aux toilettes, une session à la salle de sport pour profiter de la douche et des bidons d’eau achetés dans la rue pour le reste. Aujourd’hui l’eau (froide bien sûr) est revenue mais nous avons encore souvent des coupures d’eau et d’électricité.

Les jours passant, notre centre s’aménage petit à petit, nous sortons les cartons, nous allons faire quelques courses… notre “chez-nous” commence à avoir bonne mine. Pour les chambres, bien qu’on ai la chance d’avoir chacun la sienne on ne se bat pas : l’une était encore occupée par un travailleur du chantier pendant la durée des travaux, la 2e est accolée à une décharge et la 3e baignée dans l’ombre n’a pas de fenêtre. J’opterais pour la chambre sans fenêtre, la plus isolée des bruits ambiants qui font le charme de notre tumultueux bidonville. Notre espace de vie est situé au rez-de-chaussée, au 1er étage se trouve les salles de training pour les Jeunes et au 2e étage, cerise sur le gâteau : nous avons la chance d’avoir un magnifique rooftop qui donne une vue 360° sur la communauté, nous y organisons volontiers toutes nos réceptions LP4Y mais aussi nos cours Yoga matinaux et autres séances lecture dans le hamac 😉

Le bidonville dans lequel nous vivons est à forte majorité musulmane, nous sommes d’ailleurs entourés de 4 mosquées… autant vous dire qu’on ne peut pas louper l’appel à la prière ! D’ailleurs, je me réveille dorénavant naturellement tous les jours à 5h du matin, bercée par les chants (cris ?) des muezzins avoisinants. J’affectionne particulièrement le quartier vivant et animé dans lequel nous vivons et où fourmille enfants, rickshaw, scooters, vaches/chèvres et autres animaux que l’on retrouve fréquemment dans les bidonvilles. Je m’y sens comme à la maison. Imaginez-vous… un endroit où tout le monde est heureux de vous voir ! Quand j’arrive dans la rue qui mène à notre centre je croise des sourires d’enfants, des “Hello” et “Hi m’mam” par dizaines, c’est comme une grande famille qui est toujours heureuse de vous retrouver.

Il y a un moment que j’apprécie particulièrement ici : certains soirs, après une journée intense au centre, je sors me balader, armée de mon appareil photo, dans les rues entremêlées de notre bidonville pour rencontrer les familles, jouer avec les enfants, boire un chai (thé indien). Je me suis découvert une passion pour la photo et l’Inde est tout simplement le paradis de la photo (Je publie mes photos ici). Les Indiens adorent se faire tirer le portrait, quand je leur imprime et leur remet leur photo… une grande fierté illumine soudain leur regard.

Je me souviens de ma première balade dans le slum (bidonville) où l’on habite comme si c’était hier. Nous étions parti en petite équipe avec les jeunes de notre centre en “session de recrutement” : il s’agit de se balader dans différents quartiers du slum pour aller à la rencontre des familles afin de faire connaître l’existence de notre ONG. Je n’avais pas encore les bons réflexes et avais oublié ma bouteille d’eau, malgré une chaleur écrasante… fatale erreur ! Après 2h de marche et d’échange avec la communauté, le manque d’eau pointa le bout de son nez, j’avais la tête qui tournait et mes jambes commençaient à se défiler. Je me suis doucement retirée de ma petite équipe qui ne se rendit compte de rien, pour aller m’adosser à un mur un peu plus loin et reprendre mon souffle… quand soudain un petit papi sorti de nulle part me pris sous son aile, d’un naturel surprenant. Sans rien demander, il m’emmena chez lui pour que je puisse m’allonger sur une natte colorée qu’il installa à mon attention au milieu de cette petite pièce sombre qui faisait office de maison. Il rapprocha un ventilateur de fortune près de moi et ni une ni deux, parti acheter un jus de fruits (bien sucré !) pour m’en abreuver afin que je reprenne des forces. Cette attention spontanée à mon égard m’a beaucoup touchée… notre slum est plein de rencontres riches et inattendues !

C’est donc dans ce bidonville qu’est implanté notre centre, c’est-à-dire là où je vis et travaille tous les jours de la semaine, avec 2 autres volontaires LP4Y. Notre ONG LP4Y, qui soutient l’insertion professionnelle et sociale de jeunes en situation de grande pauvreté et victimes d’exclusion, a donc mis en place ces “Life Project Centers” dans 6 pays en Asie, ils offrent un cadre rigoureux d’apprentissage et de véritables espaces de vie pour les jeunes. L’objectif de notre équipe de volontaires est de redonner confiance aux jeunes, avant de leur permettre de se familiariser avec le monde professionnel et d’acquérir les compétences nécessaires à l’obtention d’un emploi.

À Bangalore, nous accompagnons une incroyable équipe de 25 jeunes femmes musulmanes. Leur sympathie et leur affection fait qu’on s’y attache très rapidement. Malgré cela, je dois vous avouer que les premières semaines j’ai eu beaucoup de mal à me rappeler de leurs prénoms, semblables à souhait : Salma, Seema, Sadya, Saba, Sara, Saniya, Sakeena… Pourtant, j’y mets un point d’honneur ! Mais quand soudain, elles remettent leur burqa intégrale, je perds tous mes repères et n’ai plus que la pupille de leurs yeux pour les démasquer … un vrai challenge.

Ce petit groupe énergique de jeunes femmes rythme notre quotidien, Elodie et Aurélie leurs coachs, innovent de jours en jours pour leur transmettre tous les rudiments du business, toujours dans le cadre de LP4Y, la convivialité et la responsabilisation des jeunes. Pendant 9 mois, du mardi au samedi de 9h à 18h, nous accueillons ces jeunes femmes dans notre centre pour des formations d’anglais, d’informatique et de communication professionnelle ; elles se familiarisent également avec le monde de l’entreprise à travers la gestion d’une micro-activité et participent à des visites d’entreprises, des témoignages de femmes entrepreneurs, des événements divers… autant d’initiatives qui font la recette secrète et le succès de ce mouvement basé sur l’entrepreneuriat et la découverte du monde professionnel.

Pour ma part, je travaille essentiellement sur le chantier digital, un nouveau projet stratégique pour LP4Y. Partagée entre les jeunes et les emails, mes journées sont plutôt bien remplies. Ma mission comporte plusieurs piliers : le premier a été de faire en sorte que tous nos centres en Asie soient équipé d’une salle informatique avec des ordinateurs neufs. Aujourd’hui, c’est 18 centres en Asie qui ont été équipés permettant à plus de 700 jeunes de se former à l’utilisation des nouvelles technologies (la plupart d’entre eux n’avaient jamais touché un PC de leur vie). J’ai également eu pour mission de développer une offre digitale afin de permettre à ces jeunes d’acquérir une identité numérique (un email professionnel, un espace de stockage en ligne…) tout en leur apprenant les basiques : écrire un email, organiser leurs documents etc. Enfin, nous nous lançons depuis peu dans un projet à plus long terme : le développement d’une application de e-learning qui vise à digitaliser nos contenus, développer et piloter la formation de jeunes exclus (même en zones reculées) ainsi que celle des volontaires sur le terrain. En parallèle de ces projets qui sont les grands chantiers de ma mission, je suis également responsable de plusieurs partenariats à Bangalore (Microsoft, KPMG, Capgemini…) autant d’entreprises qui sont un soutien indispensable pour l’organisation et le développement de nos centres.

En termes de conditions de travail, ici on se forge une certaine capacité à travailler au beau milieu d’une frénésie quotidienne (c’est peu dire) : l’ambiance animée des rues de notre bidonville, les constantes exclamations des jeunes bien énergiques sans oublier bien sûr l’inconditionnel appel à la prière musulmane qui résonne en bruit de fond et rythme nos journées. Il y a toujours un voisin qui passe ou une mère de famille, le plombier qui vient réparer notre filtre à eau, l’architecte qui s’invite à la fête ou le proprio qui se retrouve comme par magie au beau milieu de notre salon (sans toquer à la porte bien sûr)… bref, ça change des open space calmes, spacieux, propres et climatisés de Microsoft ! Alors parfois, pour le bien de mon cerveau quelque peu éreinté, je m’autorise une petite sortie dans un café, au vert, pour travailler au calme dans une ambiance détendue… et avec du wifi qui fonctionne ! Je retrouve alors tout le plaisir du travail efficace et de la productivité.

Au-delà des formations, de riches moments marquent la vie de notre centre. Les cérémonies de “graduation”, l’occasion de remettre à chacune leur diplôme attestant qu’elles gravissent des échelons dans leur apprentissage. Le samedi midi c’est “Lunch Together”, l’occasion de partager nos recettes indiennes et françaises, découvrir de nouveaux plats et faire un point sur la semaine passée ensemble.

Les jeunes femmes de notre centre ont toutes entre 17 et 24 ans, mais assument déjà une vie souvent bien compliquée. Elles vivent dans une grande précarité, parfois sans parent ou jeunes mamans plus tôt que prévu : l’une d’entre elle, mariée de force à 14 ans est tombée enceinte la même année et se retrouve donc mère d’un enfant de 6 ans, à 21 ans, avec un mari qui mène une double-vie ailleurs avec une autre femme. Dans notre communauté les femmes ne sont malheureusement pas considérées égales aux hommes, elles peuvent rarement sortir seule dans la rue, sont mariées souvent très jeunes et restent pour la plupart cloîtrées chez elles toute la journée (dans un 5m² sans fenêtre) sans accès à l’éducation (elles n’ont jamais entendu parler de Beethoven, du 11 septembre, des Beatles ou encore du réchauffement climatique…).

Malgré ces histoires qui font le quotidien de ces jeunes, notre rôle est de garder une certaine partialité et une distance nécessaire, pas toujours facile à prendre quand on connaît leur histoire. Nous essayons de nous concentrer sur notre mission et le but ultime pour ces jeunes qui suivent le programme : trouver un emploi. Nous les accompagnons bien sûr dans cette démarche : simulation d’entretien d’embauche, création d’un CV, d’une lettre de motivation. Un moyen certain pour elles de gagner leur indépendance, aider leur famille financièrement et envisager un avenir plus prometteur.

Ce qui m’impressionne le plus chez LP4Y et m’a marqué dès les premières rencontres avec les Jeunes de nos programmes c’est le chemin qu’ils parcourent, leur motivation étant d’ailleurs LE critère d’entrée dans le programme. A leur arrivée, la plupart d’entre eux ne parlent pas un mot d’anglais, n’osent pas nous regarder dans les yeux, prendre la parole ou simplement sourire. 9 mois plus tard, à la fin de leur cursus LP4Y, ces jeunes sont transformés, ils nous serrent la main avec toute leur conviction, le regard sûr et le sourire serein. C’est incroyable d’être témoin de cette transformation.

Mais on se rend vite compte qu’il n’y a pas que les jeunes qui sont dans un processus de transformation. On réalise ici, à travers notre expérience de volontaire, qu’avec la volonté d’apprendre et l’acceptation d’être bousculé, on vit alors une expérience inoubliable qui nous transforme à vie; nécessitant une petite dose de curiosité, d’ouverture d’esprit et pour sûr en Inde… de lâcher prise. C’est aussi une des premières fois de ma vie où je prends un peu de temps pour moi: je passe des heures à lire (j’ai lu une 15aine de livres depuis mon arrivée, avant il me fallait 5 ans pour en lire autant !), je me suis lancée dans la photo et j’ai récemment découvert la médecine ayurvédique… autant de choses que je ne me laissais assez peu le temps de découvrir avec le rythme effréné de ma petite vie parisienne. Passionnée par les voyages, j’ai également eu la chance de voyager en Inde (bien sûr), aux Philippines et au Vietnam pour mener à bien ma mission. Enfin, je réalise à quel point mon épanouissement personnel ici prend le dessus sur le matériel et combien cette expérience nous fait reconsidérer certains acquis, je prends conscience de la chance que j’ai d’être libre, indépendante et d’avoir une reçue une telle éducation.

J’ai encore tant de choses à vous raconter ! Mais je vais m’efforcer de m’arrêter là, au risque de vous perdre pour de bon”

Juliette à remporté en décembre 2019 le 3ème prix pour une de ses photos, soumise au concours du REG, le Réseau des Engagés de La Guilde

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