30 ans des Écrans de l’aventure : 1992-1999, le temps des Feuillants

En 2021, les Écrans de l'aventure célèbrent leurs 30 ans à Dijon. Retour sur une épopée démarrée en 1992 avec deux protagonistes de l'époque : Patrick Edel, cofondateur de La Guilde et du festival, et Antoine de Maximy, réalisateur multi-primé.

Un article de Aventure


30 ans des Écrans de l’aventure :
expositions, tables rondes, cafés littéraires,
sélections officielle et rétrospective,
à partir du 11 octobre 2021 à Dijon
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« L’idée, c’était de créer quelque chose de durable, qui s’enracine dans le temps » : quand il évoque les débuts à Dijon du festival international du film d’aventure, Patrick Edel ne feint pas la surprise de voir l’évènement perdurer à travers les décennies. « On voulait être là pour des dizaines d’années » insiste le cofondateur de la manifestation et de La Guilde, organisatrice des Écrans de l’aventure avec le soutien de la capitale bourguignonne. En 2021, le pari est gagné : malgré les changements de salles, malgré la crise sanitaire, pas un automne ne s’est passé sans voir la crème de l’aventure française et internationale débarquer à Dijon. Une évidence ? Avec le recul, peut-être. Mais les premières années, le pari était loin d’être gagné.

Du Dr Pierre Fyot à Sir Peter Blake

Il en rit aujourd’hui ; en 1992, les sourires étaient plus pincés. « La première année était catastrophique ! » remet Patrick Edel. « C’était une belle édition en termes de contenu, mais le succès populaire n’était absolument pas au rendez-vous. » C’est pourtant l’envie d’ouvrir le festival au grand public qui le conduit à Dijon. Car en installant sa manifestation en Bourgogne, La Guilde change de cadre au regard de ce qu’elle faisait depuis plusieurs années à La Plagne. À Dijon, l’ambition est claire : faire venir le public le plus large possible au contact des acteurs de l’aventure. 30 ans plus tard, avec 20 000 entrées annuelles, l’objectif est atteint.

Il y a un désir de renouvellement. Il y a aussi et surtout un homme. Mieux, « un monument de notre histoire contemporaine » rappelle Patrick Edel. Cet homme, c’est le Dr Pierre Fyot. Natif de Dijon (établie depuis Jean Sans Peur, sa famille a donné son nom à une rue de la ville), engagé dans la Résistance en 1943, cofondateur de Médecins sans frontières puis de Médecins du monde, le Dr Fyot a tracé sa vie dans l’esprit d’aventure au service de l’humanitaire. C’est lui qui propose à La Guilde de faire grandir son festival à Dijon. Les volontés font le reste : « il faut rendre hommage à Michèle Curtil-Faivre, l’adjointe à la culture de l’époque », complète Patrick Edel. « C’est elle qui, au sein de la municipalité, a voulu le festival. »

Voilà le festival installé à Dijon. Après une première année au cinéma ABC, sous la présidence de Pierre Fyot, les Écrans de l’aventure prennent leurs quartiers d’automne au Théâtre des Feuillants jusqu’en 1999. Et voient se succéder des personnalités prestigieuses à la présidence du jury : Gérard d’Aboville pour commencer (dont le film réalisé par Laurent de Bartillat, Seul, la traversée du Pacifique, avait reçu la Toison d’or l’année précédente), puis Sir Edmund Hillary en 1994 (premier vainqueur de l’Everest avec le sherpa Tensing Norgay en 1953), James Lovell en 1995 (commandant de la mission Apollo XIII, dont le documentaire Apollo 13 – To the edge and back a reçu la Toison d’or un an plus tôt), Sir Peter Blake en 1996… Les Écrans de l’aventure se font une place dans le paysage dijonnais. Et grâce au bouche-à-oreille, le public répond présent.

« Ingé son, libre de suite pour partir en expé n’importe où »

Antoine de Maximy, lui, reçoit sa première distinction en 1993 : le prix spécial du jury pour Alexandra David Néel, du Sikkim au Tibet interdit, co-réalisé avec Jeanne Mascolo de Filippis. Suivront encore une mention spéciale en 1998 (La civilisation perdue du Rio La Venta), et surtout une Toison d’or en 1995 pour Le gaz mortel du lac Nyos. Une autre époque, pour la chemise rouge la plus célèbre de l’audiovisuel français ? « Ça ne me paraît pas si loin que ça, non. Parce qu’en fait, j’ai continué dans la même énergie depuis. »


À LIRE AUSSI : Alexandra David-Néel aux Écrans de l’aventure 2021


Car bien avant J’irai dormir chez vous – dont Antoine de Maximy se souvient avoir « montré les premiers épisodes, pas encore finalisés, dans un hall d’hôtel dijonnais » – le réalisateur a lancé sa carrière à La Guilde. C’était en 1983 : « j’ai mis une petite annonce sur le tableau de la rue de Vaugirard : “ingé son, libre de suite pour partir en expé n’importe où”. Et je suis parti quatre mois au Pérou. Pas seulement pour faire le son, mais pour réaliser deux films ! Voilà comment ça a démarré. J’essayais tout à l’époque. De toute façon, ce n’est jamais le bon moment et on ne sait jamais ce qui va marcher ! »

Aujourd’hui, Les Écrans de l’aventure restent un des seuls festivals auquel participe encore Antoine de Maximy, à nouveau récompensé d’un prix spécial du jury en 2004 pour Nyiragongo : un volcan dans la ville. Pourquoi ? « Parce que c’est une bourse de voyageurs, un endroit de convergence de plein de gens qui ont plein de bonnes idées. Tu en parles, tu te motives les uns les autres, et tu les réalises. C’est ça qui est formidable ! » Formidable, aussi, sa prestation sur scène en 2020, qui a conquis le public après la diffusion de sa fiction (hors compétition) J’irai mourir dans les Carpates.

Esprits libres, actions concrètes

Si, en 30 ans, l’aventure et ses films ont pu changer, Patrick Edel préfère en retenir l’essence. « L’évolution de l’aventure, ce sera le sujet de discussions pour l’édition 2021. Mais ce qui restera toujours propre à l’aventure, c’est l’originalité de la démarche. L’aventure, c’est quelqu’un qui a eu une idée, même modeste, et qui l’a matérialisée. Le film d’aventure par excellence est celui d’une démarche originale ». Et de prendre pour exemple la Toison d’or du film d’aventure 1998 : La marche dans le ciel, réalisée par un certain Pierre Barnerias.

« Quand Alexandre Poussin et Sylvain Tesson traversent l’Himalaya pratiquement sans aucun équipement, c’est une idée originale. D’Aboville qui travers le Pacifique à la rame, à l’époque, pareil… Quelque soit l’évolution des sociétés, il y aura toujours des personnalités fortes qui s’affirment par des tentatives originales. C’est comme ça qu’est née l’aviation ! On n’aurait jamais pensé que le premier vol de Clément Ader laisse place, quelques dizaines d’années, plus tard à des vols commerciaux d’un continent à l’autre. »


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Alors, l’aventure comme avant-garde de tendances de demain ? On peut le souhaiter. Prenons deux exemples d’invités qui seront présents à Dijon du 14 au 17 octobre 2021*, pour souffler les 30 bougies d’un festival précurseur en France : Dany Cleyet-Marrel et Corentin de Chatelperron. L’un a transmis la beauté et la fragilité de la forêt, et avec elles la nécessité de sa protection, à travers les images tournées depuis son radeau des cimes ou son cinébulle. L’autre œuvre à répandre la low-tech comme réponse écologique aux problématiques locales – il présentera d’ailleurs aux Écrans de l’aventure son dernier film en avant-première. Deux démarches originales. Mais ô combien nécessaires.

* Antoine de Maximy l’assure : il fera son maximum pour être présent à Dijon en 2021. Mais il préfère aussi prévenir : « je ne peux pas m’engager si tôt. Et il vaut mieux être une bonne qu’une mauvaise surprise ! »

Propos recueillis par Eric Carpentier


En 2021 les Écrans de l’aventure retrouvent le Théâtre des Feuillants pour une programmation rétrospective unique, en complément de la sélection officielle diffusée au cinéma Olympia. Rendez-vous du 14 au 17 octobre 2021 à Dijon !

Alexandra David-Néel aux Écrans de l’aventure 2021

Pour les 30 ans du festival Écrans de l'aventure, Dijon accueille Alexandra David-Néel. Sous la forme d'une exposition immersive et ludique, l'exploratrice plongera les visiteurs dans le bain de ses grands voyages.

Un article de Eric Carpentier


Alexandra David-Néel, La femme aux semelles de vent,
une exposition scénographiée et contée de Céline Moulys,
du lundi 11 au mercredi 13 octobre 2021 au cellier de Clairvaux,
dans le cadre des 30 ans des Écrans de l’aventure de Dijon.


« Imaginez… Vous êtes à Samten Dzong, la maison où Alexandra David-Néel a rassemblé tous ses souvenirs et où, 22 années durant, après son dernier voyage, elle a travaillé d’arrache-pied pour rédiger, d’après ses notes et expériences, la plupart des nombreux ouvrages de sa bibliographie. Nous sommes en 1969, la dernière année de sa vie. Elle a 101 ans… »

Voilà comment Céline Moulys présente l’installation documentaire qu’elle consacre à Alexandra David-Néel et qui sera installée au Cellier de Clairvaux du 11 au 13 octobre 2021, dans le cadre de la 30e édition des Écrans de l’aventure de Dijon. Une exposition immersive et ludique, pour plonger dans la vie de ce « monument de l’exploration, libre-penseur, anarchiste et révolutionnaire, une orientaliste passionnée et, avant tout, une femme indépendante », introduit la scénographe.

Au menu, la reconstitution des 2 pièces qui ont accueilli Alexandra David-Néel lors des dernières années de sa vie. Un bureau et une chambre, envahis d’objets évoquant ses décennies de voyages. Moulin à prière, lampes à beurre, masques tibétains, bijoux de l’Himalaya, photos, cartes et bibliothèque… Un ensemble accessible sous forme de visite libre ou d’escape game accompagné, à destination des plus jeunes. L’important, pour Céline Moulys, réside dans l’expérience. Car « que ce soit en voyage, dans une installation ou en festival, c’est l’expérience qui imprime des souvenirs ».

Barons perchés et standing ovations

Céline Moulys connaît bien les Écrans de l’aventure. En 2010, pour les 20 ans du festival à Dijon, elle reçoit le prix du public du Festival Off pour son film Föllmi’s Destiny, sur les 30 ans de vie en Himalaya du photographe Olivier Föllmi et de sa femme, l’éditrice Danielle Föllmi. Membre du jury l’année suivante, puis festivalière régulière, elle retient avant tout du festival l’enthousiasme de son public : « il est exceptionnel, se lève sans hésiter, offre de beaux moments de communion », loue-t-elle. « Une standing ovation, c’est toujours un moment très particulier. »

Et un film en particulier ? Peut-être Treeverse, « ce film réalisé comme un documentaire d’aventure au bout du monde, alors que l’histoire se passe dans un parc local ». Dans ce film, les deux protagonistes décident de parcourir un kilomètre dans les arbres sans jamais toucher le sol. Un voyage de cinq jours qui n’est pas sans rappeler la vie du Baron perché, ce personnage d’Italo Calvino qui, un jour, décida de vivre dans les houppiers.

Alors, après les trois jours de son exposition, Céline Moulys retrouvera avec plaisir les journées consacrées aux films, « ces journées hors du temps, plongées dans le noir, huis-clos paradoxal qui t’emmène aux confins du monde, propice à la réflexion et au voyage intérieur ». Un programme que n’aurait pas renié Alexandra David-Néel.


Alexandra David-Néel, la femme aux semelles de vent, installation documentaire du lundi 11 au mercredi 13 octobre 2021, au cellier de Clairvaux.

Visite libre. Escape game commenté ouvert aux groupes.

Festival Ecrans de l’aventure : le palmarès et les films à revoir en ligne

Du 15 au 18 octobre à Dijon et du 19 au 25 octobre en replay, le festival Ecrans de l'aventure diffuse le meilleur des documentaires d'aventure

Molly et Jesse Dufton, aventuriers de l'année aux Ecrans de l'aventure 2020

Un article de La Guilde


Du 15 au 18 octobre, un vent d’aventure a soufflé sur Dijon. Le 29e festival Ecrans de l’aventure a en effet pu se tenir, avec près de 10 000 entrées pour les 18 films projetés durant ces quatre jours, dans cinq salles dédiées au cinéma Olympia. Au coeur d’une période si particulière, La Guilde est heureuse d’avoir réussi à maintenir cet événement, avec le soutien de la Ville de Dijon.

Trombinoscope Ecrans de l'aventure Dijon 2020

Cette année, le palmarès consacre une diversité d’aventures au-delà des frontières : l’extraordinaire histoire, venue de Grande-Bretagne, d’un grimpeur aveugle et la cordée qu’il forme avec sa femme ; une famille de surfers guidée par la simplicité ; la persévérance d’un homme sur l’océan glacial arctique ; des Amérindiennes sur le toit de l’Amérique ; un homme volant au-dessus des mers ; ou encore le tragique destin de huit femmes sur le Pic Lénine.


Tous les films et livres primés sont à découvrir ici :
Palmarès des Ecrans de l’aventure 2020


Et le festival n’est pas terminé ! Pour la première fois, nous proposons à la location une large partie de la sélection. Du lundi 19 au dimanche 25 octobre, 13 films – dont l’intégralité des films primés – sont accessibles en replay, sur le site du festival.


Rendez-vous sur la plateforme VOD du festival :
Les Ecrans de l’aventure en ligne


affiche VOD Ecrans aventure Dijon 2020

Raconter l’aventure – le récit

La question taraude souvent ceux qui décident d'aller voir le monde de leurs propres yeux : comment partager ce que l'on a vécu ? Alors que le festival Ecrans de l'aventure de Dijon s'apprête à ouvrir ses portes, écrivains et réalisatrices nous racontent leurs processus de (re)création.

Crédits Linda Bortoletto

Un article de Eric Carpentier


Pour l’une, c’est « parce qu’il y a un élan » ; pour l’autre, ça peut être « pour le vert de l’herbe sur une photo ». Elle part « pour vivre », lui s’échappe « pour se libérer ». Quelles que soient les raisons – parfois même sans raison précise – ils plient bagages régulièrement. Elles marchent des milliers de kilomètres ou enfourchent des motos, ils vont trainer avec les nomades d’Asie centrale ou dans les méandres du fleuve Congo. Liste non exhaustive ! Chaque année, des dizaines et des dizaines d’hommes et de femmes partent goûter le monde, sans arômes artificiels ni personne pour leur servir sur un plat. Leur sel, c’est « l’aventure », souvent (pompeusement ?) écrite avec un grand A.

À leur retour, quand il y en a un, on peut croiser ces voyageurs / aventuriers / explorateurs / esprits libres / regards curieux (aucune mention inutile) aux hasards de conférences, de dédicaces ou de festivals : ils viennent raconter leur aventure, on les écoute – avec plus ou moins d’intérêt, soyons honnêtes. Souvent tout de même, leur talent et la qualité de leurs productions nous attrapent. Dessins, sons, textes ou images emportent vers un ailleurs. Avec un grand A ?

Alors que va s’ouvrir la 29e édition des Ecrans de l’aventure (du 15 au 18 octobre à Dijon, puis du 19 au 25 octobre en ligne), nous avons demandé à quelques voyageurs-conteurs pourquoi et comment ils partagent leurs histoires. Linda Bortoletto (Là où je continuerai d’être, Toison d’or du livre d’aventure 2016), Guillaume Jan (Samouraïs dans la brousse, Toison d’or du livre d’aventure 2018), Mélusine Mallender (Les voies de la liberté, prix du public des Ecrans de l’aventure 2019) et Louis Meunier (7000 mètres au-dessus de la guerre, prix Alain Bombard 2011 ; Les cavaliers afghans, Toison d’or du livre d’aventure 2014 ; Les cavaliers afghans, sur les traces de Joseph Kessel en Afghanistan, prix Alain Bombard 2017) nous racontent ainsi leur processus de création, d’une étincelle à l’autre.


PREMIERE PARTIE – LE VOYAGE

DEUXIEME PARTIE – LE RECIT

Comment raconter le vécu ? Quels messages transmettre ? Et comment s’astreindre à l’immobilité quand on a des fourmis dans les jambes ? Dans toutes les bouches, un refrain : la création n’est pas aisée, mais elle est nécessaire. Quand Linda Bortoletto se met à l’écriture, « c’est une aventure à part entière (rires) ! Dans mes récits, à chaque fois, il y a un conflit à résoudre. Il faut plonger en soi, accepter de revivre des émotions même les plus difficiles, et en même temps avoir du recul, trouver les bons mots, faire le travail technique de l’écriture. » Louis Meunier ne dit pas autre chose, qui aimerait vivre « des montées dans l’éther », mais reconnaît que le travail est davantage de l’ordre de la besogne « qui fait transpirer ». Quant à Mélusine Mallender, elle le concède : la salle de montage, « c’est un peu pénible au bout d’un moment. À la fin, je n’en peux plus de revoir les images (rires) ! » Sauf que l’un « aime avoir écrit », et l’autre « est heureuse de faire que ce voyage ne soit pas que le mien. »


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Et puis il y a une autre constante. Pour toutes et tous, si l’aventure vaut toujours d’être vécue, elle ne vaut d’être partagée que s’il y a quelque chose de plus grand à raconter, quelque chose qui dépasse sa propre personne. Guillaume Jan : « je me suis toujours dit que ce que j’avais vécu risquait de ne pas intéresser grand monde. C’est pour ça que je mets toujours une histoire en parallèle : Stanley, Livingstone, Kano… Raconter juste ses petites expériences, ça fait un peu trop carte postale envoyée aux copains. » Si elle s’aventure sur des chemins plus intimes, en témoigne son récit en Patagonie à paraître, Linda Bortoletto s’aperçoit que « des expériences individuelles peuvent avoir une portée universelle. Elles peuvent apporter un éclairage à des personnes qui n’ont pas forcément les outils, la distance ou le temps de faire ce travail d’introspection. Il y a une envie de guider ces personnes-là, comme un guide de montagne qui aurait découvert un sentier. »


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Alors le temps est pris. Pour monter un film (un mois ou deux minimum, souvent à temps plein) ou pour écrire un livre (quatre à cinq heures par jour, plutôt tôt le matin ou tard le soir). Mais aussi pour récolter l’essence de son voyage. Certains parlent de décantation, d’autres de sédimentation ; tous s’accordent sur le fait qu’il faut laisser un espace entre le retour et le récit, « comme quand tu es dans la brume en montagne, métaphorise Linda Bortoletto. Tu la laisses se dissiper pour voir les sommets. » Alors, seulement, l’aventure peut être décrite au plus près de ce qu’il en reste. Au plus fidèle de cette lueur qui irradie dans le regard de ceux qui ont été voir. « Il faut aller voir », disait Ella Maillart ? Il faut également raconter. Parce qu’un jour, un mot ou une image les a poussés sur les chemins, il ne faut pas oublier que « nous sommes tous des vecteurs », dit Louis Meunier, à moins que ce soit Linda Bortoletto, Guillaume Jan, Mélusine Mallender ou bien encore un(e) autre. Qui aurait conclu : « en fait, la création, c’est une passation. »


À LIRE : Linda Bortoletto, Le chemin des anges – Ma traversée d’Israël à pied (Payot, 2019)

À LIRE : Guillaume Jan, Samouraïs dans la brousse (Paulsen, 2018)

À VOIR ET À LIRE : Mélusine Mallender, Les voies de la liberté (Darwin Production, 2018, et Robert Laffont, 2020)

À VOIR : Louis Meunier, Nomades d’Iran, l’instituteur des Monts Zagros (ZED pour ARTE France, 2019)


Sélection officielle des films et des livres en compétition, jurys, invités, rencontres, soirées spéciales… :
le programme complet des Ecrans de l’aventure 2020

Affiche Ecrans Aventure Dijon 2020

Raconter l’aventure – le voyage

La question taraude souvent ceux qui décident d'aller voir le monde de leurs propres yeux : comment partager ce que l'on a vécu ? Alors que le festival Ecrans de l'aventure de Dijon s'apprête à ouvrir ses portes, aventurières et explorateurs nous racontent leurs processus de (re)création.

Crédits Louis Meunier

Un article de Eric Carpentier


Pour l’une, c’est « parce qu’il y a un élan » ; pour l’autre, ça peut être « pour le vert de l’herbe sur une photo ». Elle part « pour vivre », lui s’échappe « pour se libérer ». Quelles que soient les raisons – parfois même sans raison précise – ils plient bagages régulièrement. Elles marchent des milliers de kilomètres ou enfourchent des motos, ils vont trainer avec les nomades d’Asie centrale ou dans les méandres du fleuve Congo. Liste non exhaustive ! Chaque année, des dizaines et des dizaines d’hommes et de femmes partent goûter le monde, sans arômes artificiels ni personne pour leur servir sur un plat. Leur sel, c’est « l’aventure », souvent (pompeusement ?) écrite avec un grand A.

À leur retour, quand il y en a un, on peut croiser ces voyageurs / aventuriers / explorateurs / esprits libres / regards curieux (aucune mention inutile) aux hasards de conférences, de dédicaces ou de festivals : ils viennent raconter leur aventure, on les écoute – avec plus ou moins d’intérêt, soyons honnêtes. Souvent tout de même, leur talent et la qualité de leurs productions nous attrapent. Dessins, sons, textes ou images emportent vers un ailleurs. Avec un grand A ?

Alors que va s’ouvrir la 29e édition des Ecrans de l’aventure (du 15 au 18 octobre à Dijon, puis du 19 au 25 octobre en ligne), nous avons demandé à quelques voyageurs-conteurs pourquoi et comment ils partagent leurs histoires. Linda Bortoletto (Là où je continuerai d’être, Toison d’or du livre d’aventure 2016), Guillaume Jan (Samouraïs dans la brousse, Toison d’or du livre d’aventure 2018), Mélusine Mallender (Les voies de la liberté, prix du public des Ecrans de l’aventure 2019) et Louis Meunier (7000 mètres au-dessus de la guerre, prix Alain Bombard 2011 ; Les cavaliers afghans, Toison d’or du livre d’aventure 2014 ; Les cavaliers afghans, sur les traces de Joseph Kessel en Afghanistan, prix Alain Bombard 2017) nous racontent ainsi leur processus de création, d’une étincelle à l’autre.

PREMIERE PARTIE : LE VOYAGE

Mais avant de raconter, « il faut aller voir », disait Ella Maillart. Et plus en avant encore, il y a les préparatifs. Pour Louis Meunier, c’est « une ouverture d’esprit, des recherches, des discussions, des livres, des projections… » Alors, doucement, l’aventure prend forme. Parfois, il est écrit qu’elle sera racontée. Quand elle part guidon entre les mains et caméra au poing (si, si, c’est possible), Mélusine Mallender « sait un peu où (elle) va. C’est plus ou moins écrit… Bon, ça prend la taille d’une page ! » Linda Bortoletto, elle, ignore si elle va produire quelque chose. Sa jauge, c’est « une transformation intérieure. C’est là que je trouve de l’intérêt à l’écriture ». Elle part, écoute sa petite voix rythmée par ses pas, puis ressent le besoin d’écrire (en Alaska et en Sibérie, en Israël, en Patagonie), ou non (en Himalaya).


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La question de savoir au préalable s’il y aura production (écrite, filmée, dessinée, photographiée, enregistrée…) est importante. Guillaume Jan a écrit trois livres ayant le Congo pour décor. Le Baobab de Stanley et Traîne-Savane n’étaient pas prévus, au contraire de Samouraïs dans la brousse, une commande des éditions Paulsen dans le cadre de la collection Démarches. Et même si l’auteur a toujours eu son carnet de notes dans la poche, « réflexe de journaliste », sa façon de marcher dans les pas du primatologue japonais Takayoshi Kano s’en est trouvée modifiée. « Je n’irais pas jusqu’à dire que je cherchais les galères, on n’est pas là pour se faire du mal. Mais quand elles arrivaient, je me disais “ça me donnera de la matière”, distingue Guillaume Jan. J’ai fait une partie du voyage à moto. Plusieurs fois par jour, je m’arrêtais pour noter des choses sur mon carnet, à chaud. Après, on a tendance à lisser les évènements. Là, je voulais qu’ils restent bien saillants. »


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Reste qu’entre vivre le voyage hic et nunc, et penser à ce qui va être raconté au retour, l’équilibre peut être parfois acrobatique. Mélusine Mallender a réalisé 15 films sur ses différentes expéditions à moto. Depuis la première fois où elle a tenu la caméra et s’est rendue compte que « faire un film, c’est un travail (rires) » jusqu’à sa dernière expédition entre Santiago de Chile et Los Angeles, son approche a évolué. « Je vais penser aux spectateurs, réfléchir aux plans, au message qui va passer. Mais je vais aussi apprendre à laisser la caméra. Il n’y a pas besoin de tout filmer, certains moment seront pour moi. Je pars d’abord pour vivre quelque chose, ça ne doit pas être entaché par une sorte de poids. » Y aurait-il un paradoxe entre le vécu et le récit, dès lors que celui-ci est programmé à l’avance ? Non, répondent en choeur Mélusine Mallender et Louis Meunier. Lors de sa récente traversée des monts Zagros avec des nomades bakhtiaris, ce dernier a « passé un mois à leurs côtés, à boire le lait sous la brebis le matin, à user mes souliers sur les pistes. Ça, je le fais pour moi, de manière presque égoïste. Mais il se trouve que l’histoire mérite d’être partagée, que ce sont des gens qui ont des choses à nous apprendre. Des choses plus spontanées, plus belles d’un certain côté. »

DEUXIEME PARTIE – LE RECIT


Sélection officielle des films et des livres en compétition, jurys, invités, rencontres, soirées spéciales… :
le programme complet des Ecrans de l’aventure 2020

Affiche Ecrans Aventure Dijon 2020