Un mois de Nagalaqa, jour après jour

Le 28 juin s'élançait l'expédition Nagalaqa pour trois mois d'exploration au nord de l'archipel arctique canadien. Soutenue et reconnue projet-pilote par La Guilde, l'expédition menée par Sébastien Roubinet avec Eric André et Jimmy Hery livre chaque jour son carnet de bord. Compilation d'un mois de glaces, une aventure à suivre jusqu'à l'automne.

Un article de Aventure


Extraits tirés des publications de l’expédition Nagalaqa sur ses réseaux sociaux.

28 juin

Ça y est, on est partis ! Des conditions donc parfaites pour ce départ, les cours de voile peuvent commencer ! Deux heures plus loin, nous longeons déjà la glace, une première baleine nous rend visite : ça sent le bonheur ! Nous comptons bien partager notre quotidien, nos découvertes, et notre passion pour ces régions belles, sauvages et reculées.

30 juin

Depuis le départ, nous naviguons non-stop grâce à un formidable crack qui nous ouvre la route du nord, tout en alternant les quarts.

En 48h, nous avons déjà parcouru plus de 100 km sans effort, contemplatifs devant les glaces accueillantes et les nombreux animaux croisés… Trois ours, des phoques, des vols de canards eider, des baleines à bosse et des bélougas ont croisé notre route.

La vie est belle !

Crédits Nagalaqa

1er juillet

C’était trop beau ! Après un lever à 3 heures du matin pour profiter d’un bon vent portant sur environ 60 km, nous voilà dans les glaces et la bruine… Il faut cheminer pendant deux heures à travers des blocs flottants, des plaques, des lacs de fonte, des crêtes… Les combis sèches ont bien été rentabilisées aujourd’hui avec quelques baignades !

Journée marquée par la rencontre sur la glace d’un jeune ours, le quatrième depuis notre départ.

2 juillet

Nous sommes nous-même étonnés de la facilité et de la rapidité avec lesquelles Babouch’ty franchit les obstacles… Ce soir nous avons atteint une île au nord-ouest de l’île de Banks et pour finir la journée en beauté, nous avons aperçu deux caribous et deux chouettes harfang.

4 juillet

Le défilé ! Ce matin, ce sont des dizaines de bélougas qui nous réveillent autour du bateau ! Après 11 heures de navigation, nous nous installons sur la glace côtière en nous amarrant à terre, satisfaits de voir dériver la glace à grand train vers le sud alors que nous resterons sur place cette nuit. Un loup arctique, port altier et fourrure blanche fournie ! Il est venu à notre rencontre, depuis combien de temps nous observe-t-il ? Il prend un peu de distance, nous observe, et s’évanouit dans la brume.

Crédits Nagalaqa

6 juillet

Tapage nocturne… Hier soir, après la rude journée d’hier, tous les trois endormis, un ours curieux est venu se frotter au bateau… Nous naviguons vers le nord-est espérant tomber sur la faille que l’on voyait sur les photos satellite envoyées par Lise ; pas simple de les identifier avec le brouillard ou les mirages quasi constants. Mais enfin, nous l’avons trouvée ! Babouch’ty navigue sur l’eau. Nous venons de passer le 75 N ! Espérons que ça continue comme ça vers le nord.

8 juillet

Le début de la journée se fait sous la brume dans un dédale de pack flottant. Nous prenons le temps de nous arrêter régulièrement pour monter sur les blocs de glace et observer le terrain qui nous entoure, c’est là que nous apercevons un ours au loin devant nous. Pour sûr, nous attirons la curiosité de l’animal avec notre embarcation. Nous enchaînons alors les kilomètres jusqu’à l’île du Prince Patrick, l’un des endroits les plus austères que l’on ait vu, une île désolée sans vie apparente, paysage sombre et sans relief, seule une pierre échouée au milieu de nulle part.


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11 juillet

La glace sous toutes ses formes… Nous réussissons à avancer sur quelques kilomètres grâce à une bande d’eau libre le long des côtes. Chacun se positionne et prend son poste, une bonne coordination se créé au fil des glaces. En fin de journée, une plaque bien lisse nous permet d’abattre et d’avaler une plus grosse distance en quelques heures. Le soleil se montre enfin et nous découvrons encore plus les terres que nous longeons depuis quelques jours. Aujourd’hui : 24 km avec le vent de face, 98 % sur la glace dont 5 km de glisse au près sur une belle plaque lisse = 120 km en quatre jours, on est dans les temps !

14 juillet

Ces derniers jours ont été assez durs. En cause ? Vent de face, brouillard, pluie, passages difficiles… La glace devant nous est plutôt lisse, le vent est définitivement de face mais c’est toujours ça de pris. Ce rythme va durer un temps mais finalement le chaos de glace nous rattrape. A présent, il faut pousser fort, faire pivoter le bateau sur son point d’équilibre pour le faire retomber de l’autre côté, sortir les piolets et palans pour le hisser au-delà des crêtes de compression, parfois très hautes. Mais notre motivation ne faiblit pas, alimentée par le désir de s’imaginer encore un peu plus loin.

15 juillet

Un jour sur l’eau ou presque ! Ce matin nous mettons directement le bateau à l’eau, les morceaux de glace se font de plus en plus fréquents et denses, les bords de plus en plus serrés et même en tirant le bateau depuis la glace, il faut pousser, tirer, border, choquer ! Ça cogne de plus en plus mais notre confiance et notre volonté d’avancer ne nous abandonnent pas : rien ne nous arrête aujourd’hui. Ce soir, nous installons le camp sur la glace, au large des terres. A l’intérieur les visages chauffent, signe d’une journée intense mais fructueuse car nous sommes à moins de 100 km de l’île de Brock.

Crédits Nagalaqa

16 juillet

La journée a débuté sous un brouillard givrant et du vent de face. La glace se densifie, il faut slalomer entre les blocs, de plus en plus nombreux et gros. Seb essaie de comprendre où nous nous situons par rapport aux glaces. Seb aux manettes (voiles, safrans et itinéraire), Jimmy et Eric aux étraves pour pagayer, repousser les blocs, monter sur une plaque quand cela est nécessaire, ou essayer de guider Seb pour trouver un passage. Seb juge plus raisonnable de nous arrêter sur une belle plaque, avant que nous ne commettions une erreur par fatigue ou manque de concentration.

18 juillet

16 km, c’est la distance que nous avons parcourue en 2 jours, plus précisément en 19 heures ! il nous faut de nouveau tracter et pousser notre embarcation. Fort heureusement, le cheminement est un peu plus évident que la veille, moins chaotique, pas de grosses crêtes ni de blocs flottants, glissants et mouvants à franchir… L’île de Brock est encore à 59 km… Nous sommes des fourmis dans cet univers de glace, un pas après l’autre, avec notre bateau-traîneau ; chaque mètre de pris est un mètre gagné.

19 juillet

Nous sommes sur un gros tapis roulant mais à contre-sens, par moment, juste boire un thé c’est un retour en arrière de 50 m, une réparation 185 m, un pipi 3 mètres ! Le bateau est parfois malmené dans ce chaos et depuis quelques jours une fissure de 15 cm est apparue sur le dessus du flotteur tribord, à force de prendre de gros chocs frontaux. Nous avons dû nous arrêter 3 heures pour effectuer une réparation temporaire : l’attelle semble bien faire le travail, ça ne bouge plus du tout mais il faudra tout de même effectuer une réparation plus sérieuse quand les conditions seront meilleures.

Crédits Nagalaqa

20 juillet

Pas de vent, pas une ride à la surface de l’eau, du coup une sensation de chaud ! Pas la canicule, mais nous nous sommes tout de même retrouvés sans gant ni bonnet ! Nous prenons même le temps d’un thé sur le cockpit, en glissant au milieu des blocs épars, après de dures journées, nous savourons pleinement ! Nous avons avancé de 20 kilomètres aujourd’hui, croisé un ours au loin, le 7ème, quelques traces de pas, de plus en plus de phoques, d’oiseaux. Ce soir nous bivouaquons en bordure de plaque, à moins de 30 km de Brock, et réalisons nos prélèvements pour la science.

21 juillet

L’Arctique est imprévisible, elle réserve toujours des surprises, des mauvaises comme des bonnes. Aujourd’hui, elles sont bonnes ! Nous avons parcouru 32 km et dépassé un peu notre moyenne quotidienne, nous sommes dans les temps, pile sur le 78e parallèle et à hauteur de l’île de Brock ! Nous n’irons sans doute pas à terre, car les images satellites indiquent une belle voie d’eau au large qui pourrait nous permettre d’avancer de 50 km sur l’eau, on ne va pas gâcher ce plaisir !

23 juillet

Journée éreintante… Nos efforts et notre persévérance étaient nécessaires à chaque instant de la journée. 28 km aujourd’hui, dans des conditions pas évidentes, nous voilà à Borden, fourbus mais satisfaits ! Notre choix pour la suite, pour résumer : sur les glaces de terre nous n’allons pas assez vite, dans les cracks nous sommes plus rapides mais pouvons mettre des jours à en sortir (les abords chaotiques) et le large, on oublie !

Le choix se porte donc sur les cracks mais il faut savoir en sortir à temps.

Crédits Nagalaqa

24 juillet

Vacances au soleil… L’étendue d’eau près de laquelle nous nous sommes couchés hier n’a pas pris une ride ce matin. La musique si particulière de la glace, des plaques de banquise qui dérivent dans un paysage où tout semble figé, le soleil nous réchauffe, nous savourons cet instant. Décision du capitaine : presque un mois que nous sommes partis, nous avons besoin de repos. C’est le moment aussi de prendre du temps pour nous, chacun vaque à ses occupations. Heureux d’être là, et excités de ce qui nous attend !

28 juillet

Tenir le cap…Aujourd’hui cela fait un mois exactement que cette aventure a débuté.Nous avons passé la l’attitude du nord de l’ île de Borden et sommes maintenant dans la région canadienne du Nunavut.Le crack est toujours ouvert mais il part trop au nord, à 80° de notre route et la glace se densifie.Nous finissons donc par monter sur la glace pour tenter de faire une route plus directe, en tractant le bateau quelques heures… puis un beau crack se présente à nous à nouveau mais voilà que le vent tombe complètement, il faut continuer à tracter le bateau mais cette fois-ci depuis la rive de la banquise et à l’aide d’un bout.

Nous réaliserons environ 20 prélèvements d’ADN durant toute l’expédition. Cela consiste à filtrer de l’eau directement dans la mer pendant 20 minutes, de préférence en navigation à une vitesse de 2 nœuds. L’une des complexité est de ne pas mettre notre propre ADN partout, il faut travailler proprement dans des conditions pas souvent faciles et bien sûr tout désinfecter. Ces prélèvements d’ADN rendront compte de la faune (que nous ne verrons pas) de cette région de manière plus précise.

3 août

Bélouga curieux…

Ce matin, nous tirons le bateau jusqu’à une belle ligne d’eau ouverte jusqu’à l’île suivante, confirmée par les cartes des glaces. Nous profitons de la beauté de ces endroits et du calme lourd qui qui y règne comme si le temps s’était figé… toujours en silence, sans moteur, juste le bruit parfois de la voile qui faseye, des rames rentrant en contact avec l’eau, du rire de Seb… pour mieux entendre et écouter les souffles de bélugas reprenant leur respiration. Ces ouvertures d’eau libre au milieu des immensités gelées sont pour nous comme des oasis dans le désert ; nous y croisons des bélougas, des phoques et des traces d’ours récentes.

Crédits Nagalaqa

14 août

La nuit a été assez agitée, avec le vent fort de la pointe de l’île et l’entrée du détroit. Il fallait s’assurer que les deux piolets d’ancrage du bateau ne décrochent pas.

Quelques courts passages sur glace, et nous voilà rapidement sur l’eau au nord de l’île Axel Heiberg, un boulevard s’ouvre à nous jusqu’aux montagnes d’Ellesmere, de l’autre côté du détroit Nansen. La vue, d’un côté et de l’autre du détroit, est splendide : glaciers rutilants, calottes, névés, montagnes aux tons ocres, un monde brut de roches et de glaces mais également doux dans les formes baignées de soleil.

Séb nous enseigne à présent la navigation près du relief : les vents sont très changeants, en force comme en direction, les glaces dérivent vite, il faut rapidement changer de voilure… La vigilance s’impose. Il faut essayer d’anticiper, être rapide et efficace.

65 km plus loin, en majeure partie sur l’eau, nous installons le bivouac au pied des montagnes d’Ellesmere ! Une sacrée étape franchie, et de manière tellement inattendue et inespérée !

La suite, à suivre sur les réseaux de l’expédition Nagalaqa :


Pour aller plus loin


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Hubert de Chevigny : « explorer ses talents jusqu’au bout »

Explorateur polaire, pionnier de l'ULM, concepteur d'avions... Hubert de Chevingy a placé sa vie sous le sceau de l'action. Président pendant 15 ans et désormais Compagnon de La Guilde, l'homme se confie sur les ressorts de l'aventure, depuis la terre qui le fait vivre aujourd'hui.

Un article de La Guilde


Que répondiez-vous quand on vous interrogeait sur votre métier ?

C’était le grand problème de mes enfants à l’école : ils mettaient toujours des choses différentes ! Quand je construisais mes avions d’exploration, je leur disais de mettre « armateur », parce que j’armais un avion comme autrefois un bateau pour la navigation. Ou ingénieur, tout simplement. Je m’en aperçois maintenant que je suis plus âgé : quand on discute avec des amis aux parcours plus classiques, pour eux j’étais un OVNI ! C’est comme ça, j’ai toujours été attiré par l’aérien, la troisième dimension…

Vous dites avoir toujours été attiré par l’aérien, pourtant vous avez une formation de forestier. C’est pour le moins ancré dans la terre…

J’ai fait des études de forestier pas tant par passion pour la forêt, mais pour le prétexte. Premier stage, Suède hivernale ; deuxième, Canada. J’étais aussi attiré par le Nord ! Et là, être déposé en hydravion a été une révélation. Quand on vous largue dans le Grand Nord avec une tente et des vivres pour un mois, qu’il faut marcher à la boussole pour faire des relevés, c’est déjà de l’exploration.

Par la suite, l’Arctique a été votre grande passion. Qu’est-ce qui vous y attire ?

Le fait que c’est un immense terrain de jeu ! Le Canada, c’est environ 4 500 km d’est en ouest, autant vers le nord, qui va jusqu’à 800 km du pôle. Il y a le terrain des Indiens, puis des Inuits, et enfin le High Arctic qui n’appartient à personne parce que ce sont des endroits où on ne vit pas, on survit. J’ai vite réalisé que pour évoluer dans ce décor, on dépend toujours des avions. C’est comme ça que je me suis mis à en construire. Quand j’y repense, je n’ai jamais croisé quelqu’un d’autre qui se baladait en avion privé en Arctique, et encore moins construit sur ses idées ! J’ai eu le privilège d’évoluer dans ces terrains de façon totalement libre, sans être tributaire des Twin Otters (avions bimoteurs, ndlr).

Pouvez-vous identifier un moment déclencheur dans votre parcours d’explorateur polaire ?

Au début des années 80, comme j’étais un pionnier de l’ULM, des journalistes sont venus me voir. J’avais eu un gros article de 7-8 pages dans le Figaro Magazine, et du coup un explorateur polaire, propriétaire de l’actuel Vagabond des Brossier, m’a contacté pour me dire qu’il avait besoin d’un poisson-pilote pour le guider à travers les glaces et qu’un ULM serait parfait. Ça me permet de monter ma première expédition vers le pôle Nord magnétique (Hubert de Chevigny est le premier pilote à avoir atteint le pôle Nord magnétique en ULM, en 1982, ndlr)


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C’est à partir de là que se forme l’idée de faire de votre passion un métier, voire une vie ?

J’avais déjà fait de l’ULM mon métier. Avant, on faisait de l’aile delta avec Bertrand Piccard. Et comme j’étais un pionnier de l’ULM, on a créé la première compagnie, qu’on a appelé la SARL ULM. C’est comme ça qu’ULM est devenu un nom générique en France. J’avais le choix entre traduire le nom anglais microlight, ou le nom américain ultra light motorized. J’ai choisi ultra léger motorisé, ça a donné ULM.

De là à multiplier les explorations en ULM, il y a un gouffre !

C’est que j’aimais conjuguer l’élément aérien et le goût de l’exploration dans les grands espaces. J’ai fait mon premier voyage touristique l’année dernière ! J’ai toujours voyagé pour des expéditions, des émissions de télé… En revenant du pôle Nord géographique avec Nicolas Hulot en 1987, il a lancé Ushuaïa. Notre petite notoriété lui a permis de passer de la radio à la télévision. D’un coup, il fallait faire une émission par semaine, avec beaucoup d’argent pour le faire.

En 1998, vous parliez de « vie facile » : ça correspond à cette période ?

Jusqu’à 1991 et la première guerre du Golfe, l’argent pour la communication ruisselait dans les entreprises, vraiment. Dès qu’un skipper avait fait une course, il créait une boîte d’incentive et des entreprises venaient à son bord faire des stages de motivation. C’était l’époque où tout le monde faisait du saut à l’élastique, parce que les DRH pensaient que c’était une bonne idée. Ils avaient plein d’argent pour développer ce genre de choses. Et nous, les sponsors faisaient la queue ! Et puis ça s’est arrêté brutalement, et j’ai lancé la conception de mes avions d’exploration polaire.

Que vous ont appris ces années d’exploration aérienne sur vous-même ?

Qu’en fait, ce qui intéressant, c’est d’aller explorer ses talents jusqu’au bout. On a chacun des talents et des défauts. Moi, l’un de mes talents est l’anticipation. J’ai piloté toutes sortes d’avions, hydravions, hélicoptères, j’ai pratiqué la plongée… mais sans jamais avoir une grande expérience. Parce que j’avais la faculté d’anticiper les choses, de voir où seraient les problèmes, les failles, les précautions à prendre, et là où on peut y aller. Je n’avais pas besoin d’être chevronné dans une discipline pour assurer. C’est prétentieux ce que je dis ! Mais c’est vraiment ça. Et l’exploration arctique, c’est ça aussi : vivre en milieu hostile en ayant anticipé tous les problèmes.

Avez-vous l’esprit de compétition ?

Ce n’est pas mon moteur. On me l’a reproché, ne pas courir après les médias, ne pas raconter la moindre petite expédition. Mais ce qui m’intéresse sur une expédition, ce n’est pas de l’exploiter, c’est de me pencher sur la prochaine. C’est une marche d’escalier qu’il faut monter, en mettant parfois au point certaines techniques qui permettent de réaliser des choses auxquelles personne n’a pensé. Mais ce n’est pas grave : moi, je l’ai pensé !


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À vous écouter, l’extraordinaire paraît normal…

Je me rends de plus en plus compte qu’au fond, il y a un ressort qui n’existe peut-être pas chez tout le monde. Ce n’est pas une recherche de l’extraordinaire, je ne me réveille pas un matin en me disant « tiens, qu’est-ce qui n’a jamais été fait ? » Je n’ai pas de problème d’ego.

Alors, quel est ce fameux ressort ?

C’est d’avoir une idée en tête et de ne pas pouvoir penser à autre chose avant de l’avoir réalisée. C’est assez étonnant, ça vous occupe tellement le cerveau qu’il n’y a plus de place pour rien d’autre. Alors quand on arrive à la fin d’une expédition, que ça fait deux, trois ans qu’on œuvre à la réaliser, il y a un grand vide. On se dit « tiens, tout ce qu’il y a d’important dans la vie, je l’ai mis de côté ». Il faut rebâtir. Ou repartir sur un nouveau projet. C’est souvent ce que j’ai fait.

Ça a impliqué des sacrifices sur le plan personnel ?

Valérie, mon épouse, était généralement en charge des camps de base. On a fait des enfants assez tard parce qu’on avait une vie de saltimbanques, on était tout le temps à droite, à gauche, et pas forcément ensemble. Quand on est arrivé au pôle Nord en 1987, on est rentré dans un Twin Otter. Notre radio faisait du bricolage à Resolute Bay et me dit « Hubert, j’ai Valérie, tu peux lui parler deux minutes ». Je l’appelle et je lui demande si elle veut m’épouser. Silence… « Valérie tu m’entends ? – Oui ! – Mais oui quoi ? – Oui oui je suis d’accord ! – OK ! » Et Gérard le radio nous dit que c’est terminé. Tout ça pour dire que j’avais tout mis de côté pendant deux ans et d’un coup, passée la ligne d’arrivée, qu’est-ce qu’il y a d’important dans ma vie ? Là c’était le mariage. Ce qui est drôle, c’est que j’ai parlé à travers la HF de l’avion, donc tous les pilotes dans un rayon de 3 000 km ont entendu. Quand on s’est posé six heures plus tard, tout le monde me félicitait. Mais pas pour le pôle, pour le mariage ! (rires) C’est des souvenirs, ça…

Vous avez été président de La Guilde pendant 15 ans. Que représente-t-elle pour vous ? Quelle est sa fonction ?

Sur le plan humain, je dois dire que je n’ai eu que des rencontres heureuses à La Guilde, des gens formidables. Notre rôle est de créer des conditions favorables pour que les jeunes puissent s’exprimer et s’épanouir, tant dans l’aventure que dans un humanitaire engagé. Un jour, des jeunes sont venus me voir. Ils me disent « on a des chiens de traineaux, on veut faire une expédition pour apporter des médicaments aux Inuits. – Attendez les gars, je ne veux pas vous décevoir, mais quand ils ne vont pas bien, les Inuits appellent l’avion sanitaire, il vient et les amène à Montréal. On n’est plus dans Tintin ! » Mais je leur demande d’où viennent leurs chiens. Ils me disent qu’ils viennent de la SPA et qu’ils les ont entrainés. En fait, ces jeunes avaient pris des chiens de banlieues pour en faire des seigneurs du Grand Nord. C’est ça l’idée ! C’était beau, généreux, démerdard, ça avait toutes les qualités d’une belle expédition. Et ils voulaient le maquiller en humanitaire mal placé. Voilà le genre de service que peut rendre La Guilde.

Aujourd’hui, vous êtes Compagnon de La Guilde. Qu’est-ce que ça vous inspire ?

Je pense que c’est parti de cette idée que depuis plus de 50 ans, La Guilde a vu passer beaucoup de jeunes, certains ont eu des vies passionnantes, et il ne faut pas les perdre de vue. C’est une merveilleuse idée de réunir tous ces aventuriers et humanitaires qui sont des gens dispersés à droite à gauche et qui ne se croisent jamais, sinon à Dijon. Ce que je vois à travers ces Compagnons, c’est la volonté de dire qu’on a eu des vies atypiques, qui nous ont comblées, et qu’il faut transmettre cet état d’esprit.

Peut-on parler de retraite pour un explorateur ?

Je n’ai jamais construit une retraite ! Et je suis très heureux de continuer à travailler, parce que c’est socialement, intellectuellement et physiquement passionnant. Dans la propriété que nous avons acquise avec ma femme, où nous accueillons des gens du monde entier, je fais plus d’heures de tracteurs aujourd’hui que je n’ai jamais fait d’heures d’hélicoptère ou d’ULM. Et j’en suis très content !

Propos recueillis par Eric Carpentier

Article initialement publié en juillet 2021


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« Il y a beaucoup de trucs à inventer »

Sébastien Roubinet est un explorateur polaire aguerri doublé d’un inventeur insatiable. Ses expéditions sont parrainées par La Guilde en tant que projet-pilote, en ce qu’elles illustrent l’esprit et la démarche de l’association. À l’aube de son nouveau départ vers l’Arctique pour l’expédition Nagalaqa, Sébastien revient sur un parcours guidé par la beauté du monde et une curiosité sans limites.

Un article de Aventure


Le 8 juin, tu t’envoles pour l’île Banks et trois mois d’exploration au nord de l’archipel arctique canadien. Trois mois, c’est la durée idéale pour une expédition de ce genre ?

C’est un minimum ! (rires) En dessous, ça demande trop d’investissement. Et puis ça laisse le temps de devenir vraiment nomade. On rentre tout de suite dans le vif du sujet, mais au bout de 10-15 jours une certaine routine s’instaure, ça coule, on pourrait continuer indéfiniment. Au retour c’est différent, je n’ai pas trop besoin d’adaptation. Entre mes 15 ans et mes 30 ans, j’étais sur l’eau 300 jours par an, toujours à passer d’un bateau à l’autre. Donc quand je rentre, la vie continue, je n’ai jamais de contrecoup.

Sur l’île Banks, tu vas retrouver Babouch’ty, ton prototype mi-voilier, mi-char à glace, avec lequel tu as tenté à trois reprises la première traversée de l’océan Arctique à la voile en passant par le pôle Nord. Trois fois, c’était bien aussi ?

Refaire une 4e tentative de traversée, non, j’ai passé plus de sept mois sur cet océan et c’est déjà pas mal. En plus, avec le changement climatique, ça devient vraiment dangereux pour un petit bateau. Jusqu’à 2011-2013, on avait des plaques énormes qui ne craignaient pas la houle, sur lesquelles on était en sécurité par mauvais temps. En 2018, il n’y en avait plus du tout. La moyenne d’épaisseur se situait entre 40 et 60 cm, alors qu’en 2011 c’était 2,50 m et en 2013, 2 mètres.

Cette fois, tu vas passer au nord de l’archipel Arctique, une zone jamais naviguée à la voile. En 2007, tu réalisais déjà la première traversée du passage du Nord-Ouest uniquement à la force du vent. C’est important pour toi de réaliser des premières ?

Non, le côté exploit n’est pas ce qui me fait partir. Ce qui m’intéresse, c’est surtout de découvrir ces régions, d’y passer du temps, de montrer qu’un petit bateau peut le faire et de trouver des techniques pour y parvenir. Le Guinness des records, bon, ça peut aider pour les sponsors, et encore. Les miens savent que ce n’est pas ma manière de communiquer et l’apprécient. Certains commencent à saturer des premières mondiales à tout prix.

Comment as-tu dessiné cet itinéraire en particulier ?

Je connais bien l’est du Groenland, tout le passage du Nord-Ouest, le centre de l’océan Arctique… Là on va être en côtier, il y aura beaucoup plus de faune, de paysages variés, des zones de toundra, de montagnes, des grands glaciers au nord d’Ellesmere ou du Groenland… Question esthétique, ça va être magnifique. C’est sympa de découvrir ces endroits-là, tout simplement !

En fait, tu prends à la lettre les mots d’Ella Maillart, « il faut aller voir la beauté du monde » ?

Ella Maillart c’est un beau compliment, j’aime bien ! (rires)

Que réponds-tu lorsqu’on te demande ta profession ?

Je dis souvent marin. Parfois c’est architecte-concepteur, selon le travail je peux ajouter musher, mais souvent je m’arrête à marin. C’est très vague et ça me va très bien !

Quel est le point commun à tes différentes activités ?

La conception, inventer des trucs. Que ce soit dans la mer ou dans les airs, c’est faire avec les éléments, essayer de trouver des solutions en fonction des contraintes naturelles. Une expé’, c’est ça : concevoir du matériel pour qu’il réponde aux besoins sans jamais être contre la nature. Aujourd’hui, il y a plus d’exploration à faire en technique que sur un territoire ! Avant de partir on a déjà fait 20 fois le parcours sur Google Earth, on a apporté des photos pour s’aider à la navigation… Par contre, dans la technique, il y a beaucoup de trucs à explorer, à inventer, à mettre au point.

Il y aussi des volets scientifiques à tes expéditions.

Oui, parce que c’est intéressant de pouvoir aider les scientifiques à travailler. Cette année, ce sera surtout via l’ADN environnemental. On filtre l’eau et on ramène ces filtres remplis d’ADN. Les scientifiques les analysent et arrivent à savoir quels êtres vivent dans cette eau à cette période. On sera deux adhérents proches de La Guilde sur le coup, d’ailleurs : Eric Brossier, le capitaine du Vagabond, fait partie du même programme avec son bateau qu’il va retrouver à Grise Fjord. Il fait le sud, on fait le nord.


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Pour ton expédition Nagalaqa, tu évoques aussi les « archives photos et vidéos des dernières glaces pluriannuelles ». Tu te sens témoin d’un changement d’époque ?

Je n’ai aucun doute que je pourrais voir dans ma vie un voilier normal aller au pôle Nord l’été. En 2007, le commandant d’un brise-glace canadien me disait que la prochaine grande voie maritime ne serait pas le passage du Nord-Est ou du Nord-Ouest, mais passer par le pôle. Les plus positifs disent 30 ans. Mais la plupart sont plutôt à 15 ans. Il y aura encore un peu de glace, mais l’été, l’eau sera assez libre pour faire la traversée par le pôle, j’en suis sûr.

Comment s’adapter à un changement de condition aussi rapide ?

Je ne sais pas, je n’aurais jamais pensé voir une telle différence en si peu de temps. Il y a quelque chose dont on ne parle jamais, c’est l’état de la faune au centre de l’océan Arctique. Sur les vieilles glaces qui pouvaient avoir jusqu’à dix ans, de la poussière tombait. De la poussière volcanique, du sable, des pollens… L’été, toute cette poussière rendait la glace grise, voire noire. Et dessous, ça faisait de la nourriture pour les planctons, les algues, on voyait souvent des crevettes et des poissons à travers les fissures ou des phoques en eau libre. En 2018, ça avait complètement disparu. Il n’y avait plus de vie au centre de l’océan Arctique. Les glaces sont belles, toutes blanches, mais il n’y a plus de vie. Une autre vie se formera quand il n’y aura plus de glace une partie de l’année, parce que certains poissons viendront dans ces zones. Mais pour l’instant c’est impressionnant. Et inquiétant.

Tu repars cette année avec Eric André (et Jimmy Hery), avec lequel tu as reçu le Shackleton Award en 2018. Une belle distinction !

J’étais content, hein ! C’est un prix vraiment prestigieux, attribué par des Norvégiens, des gens plutôt calés dans le milieu polaire. (rires) Alors recevoir un mail à 23 heures, me demandant de venir en Norvège pour recevoir le prix… je n’ai pas beaucoup dormi ! L’expédition de Shackleton est magnifique, l’aspect humain tellement fort. Ramener tout le monde en bonne santé malgré les conditions, c’est le principal dans une expé’.

Le jury parle, au sujet de la Voie du Pôle, d’une « véritable aventure polaire dans l’esprit de Shackleton ». C’est ça, l’esprit de Shackleton, savoir rentrer sain et sauf ?

Oui, d’autant qu’il y a très peu d’expés’ comme la mienne, qui durent aussi longtemps, aussi engagées, sans avoir une grosse base arrière avec des hélicos prêts à décoller en cas de besoin.

Dix ans plus tôt, en 2008, tu recevais le trophée Peter Bird décerné par La Guilde pour ton passage du Nord-Ouest à la voile. Le début d’une longue histoire.

Avec La Guilde, on s’est rencontrés aux Écrans de l’aventure de Dijon autour de notre film Babouche, un catamaran pour l’Arctique (mention spéciale du jury 2008, ndlr). Elle m’a beaucoup aidé, en m’invitant à présenter mes projets, avec la Bourse de l’aventure maritime 2018, par des mises en relation… En étant parrainé comme projet-pilote, je commence à avoir des liens assez privilégiés avec La Guilde et j’en suis très heureux.

Tu travailles également sur Zephalto, le ballon stratosphérique initié par l’actuel président de La Guilde, Vincent Farret d’Astiès.

Il y a de nombreux points communs entre le naval et l’aéronautique, mais on pousse beaucoup plus loin la recherche technique dans le naval parce qu’on n’a pas les contraintes administratives de l’aéronautique. Avec Vincent, on parlait depuis longtemps des nouvelles technologies utilisées pour mes coques, qui leur permettent d’être particulièrement résistantes. Comme c’est un homme ouvert, on a commencé à y réfléchir un peu plus en profondeur pour sa nacelle. Je n’en dis pas plus ! (rires)

On te retrouvera à Dijon, du 13 au 16 octobre prochain ?

Normalement oui, on devrait avoir les toutes premières images de notre expé’. On essaiera d’improviser un montage en avant-première !

Au fait, d’où vient le nom de ce nouveau projet, Nagalaqa ?

C’est le nom groenlandais de la perdrix des neiges, et c’était le nom de notre chienne de tête quand j’habitais au Groenland. Avec elle, on avait atteint le sommet du mont Forel. Le seul à l’avoir fait en traineau avant nous, c’était Paul-Émile Victor. Une belle trace, non ?

Propos recueillis par Eric Carpentier


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Vagabond, la forme de l’eau

Depuis 20 ans, Eric Brossier et France Pinczon du Sel mènent le voilier polaire Vagabond à travers les « coins froids et éloignés » de la planète, dans une succession de navigations historiques, d'hivernages répétés et de missions scientifiques. Président des Ecrans de l'Aventure 2020, du 15 au 18 octobre à Dijon, Eric raconte une année particulière, entre vie de famille et pandémie mondiale. Avec, toujours, une passion intacte.

Un article de Eric Carpentier


Cet article est issu de la série spéciale Aventure, publiée tout l’été. Pour retrouver l’ensemble des articles de la série, abonnez-vous à la lettre mensuelle de La Guilde :

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Eric est souvent sur le pont. Sur le pont pour faire avancer la science de terrain. Sur le pont du Vagabond, évidemment, son voilier polaire depuis 20 ans. Et sur le pont, comme beaucoup d’autres, pour s’occuper de leur petite famille avec France, son épouse. D’ailleurs, ce matin-là, France prend son petit-déjeuner en compagnie de Léonie, leur aînée. La cadette, Aurore, fait mentir son prénom et dort encore. Les deux filles ont respectivement 13 et 11 printemps. À moins qu’elles ne comptent en hivers, cette saison durant laquelle Léonie et Aurore alternent entre hivernages polaires (Eric Brossier et France Pinczon du Sel en chiffrent 12 à bord du Vagabond, depuis 1999) et retours dans leur pied-à-terre breton. Aujourd’hui, Eric a lui été réveillé un peu plus tôt par des « idées qui pétillaient ». En cause, les effets du Covid-19.

Eric Brossier, cavalier des glaces

La science des zones blanches

Même au mouillage dans la baie de Grise Fjord, le village inuit le plus au nord d’Amérique, dans le territoire canadien du Nunavut, la pandémie affecte les activités de l’équipage du Vagabond. Eric Brossier l’admet : il vit « une année très particulière ». Ce qui n’entraîne jamais qu’une réponse de plus à apporter, soit l’essence même de son travail. « J’aime l’approche scientifique pour comprendre notre planète, notre environnement, notre nature. Mais je voulais ne faire que du terrain, sans me retrouver coincé dans un labo ». De cette réflexion initiale est née l’idée du Vagabond comme base logistique et scientifique. Un double besoin personnel et collectif « dans ces coins froids et éloignés », là où les connaissances sont les plus maigres, là où « on se sent tout petit et en même temps privilégié d’y être ». Alors, chaque année, il accueille des missions pour hiverner sur la banquise ou pour se faufiler entre les « glaçons ». Sauf en 2020, donc : faute d’autorisations, le Vagabond n’a reçu personne cet été. Ce qui n’est pas pour autant synonyme de chômage technique pour son équipage.


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« Depuis toutes ces années, nos partenaires nous font confiance », reprend Eric. « On a reçu des caisses de matériel, des protocoles à suivre, et on bosse en famille ». Le programme estival est riche : plongées pour récolter des échantillons de coraline, « une algue qui forme une croute et raconte le climat passé de l’océan sur des dizaines d’années, une sorte d’archive climatique » ; prélèvements d’eaux à différentes profondeurs pour étudier les effets de la fonte des glaces, chargées de nutriments, sur la chaine marine ; relevés hydrographiques permettant de comprendre les interactions entre eaux arctiques et atlantiques ; cartographie marine à l’aide de sonars… Autant de relais précieux pour scientifiques et cartographes dans les zones blanches qui constituent le terrain de jeu de Vagabond, et le pain quotidien de son équipage. « Si les filles ne participaient pas, on aurait eu du mal à accepter la mission » salue leur père. « Mais on doit aussi tenir deux mois, ce sont des enfants, donc il faut du ludique, des vacances de temps en temps ».

Sous le Vagabond, un sonar multi-faisceaux

Une famille presque normale

A quoi ressemble un week-end de temps libre sur le Vagabond ? Il se prend à un rythme aléatoire, pour commencer : « c’est vraiment guidé par la météo : s’il fait mauvais, on ne peut pas travailler. On en profite pour faire du rattrapage, lire, écrire, écouter de la musique, regarder des films, faire la cuisine… Vraiment comme à la maison, quoi ». Et quand les corps et les esprits commandent une pause et que le ciel le permet, les Brossier accostent parfois pour aller marcher, cueillir des myrtilles, observer les animaux ou camper. Un vrai programme de monsieur et madame tout-le-monde – ou presque : « on dort quand même moins bien quand on n’a pas de chiens, parce qu’il y a des ours. Il faut dormir avec le fusil contre soi, ce n’est pas vraiment relaxant ! (rires) »


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Toute la dualité de la famille Brossier résumée dans un bivouac. D’un côté, un choix de vie extrême, inédit par sa persistance dans le temps ; de l’autre, une réflexion classique sur les orientations familiales et l’avenir des enfants comme des parents. À la question de savoir s’il connait d’autres exemples similaires au sien, le père accompagne sa réponse négative d’une comparaison à la fois surprenante et cohérente : « on a bien conscience qu’on a quelque chose d’atypique. Après, c’est un peu comme une vie d’agriculteur : tu vis et tu travailles en famille, dans ton coin, avec quelque chose de solitaire. Nous, c’est juste que notre maison est itinérante et nos régions moins connues » – et que le plancton des eaux arctiques a remplacé les fleurs des champs. Jusqu’à quand ?

Cette année, les Brossier ont décidé de ne pas prendre de programme hivernal pour permettre à leurs filles de passer une année scolaire complète en France. Une première pour Aurore et Léonie, respectivement en 6e et en 3e. Si, le père l’assure, rien n’est définitif et tout évolue en fonction des opportunités, reste que la tribu « a vraiment envie de prendre en compte le paramètre scolaire en priorité. » Avec l’expérience gagnée à bord de Vagabond et celles cumulées de l’Antarctique à l’Equateur, Eric ne s’interdit pas d’aller explorer d’autres domaines, d’autres approches. Du moins, « c’est la réflexion du moment, sachant que les années passent ! (rires) » L’autre sujet du moment est celui du lieu de la mission estivale 2021, déjà prévue : « avec les nouvelles règles d’accès, la base qui devait accueillir le bateau pour l’hiver ne peut plus le faire. Du coup on doit réfléchir au meilleur endroit pour le laisser, notamment en fonction de la prochaine mission. » Il faut faire vite : mi-septembre, Vagabond doit être à son site d’hivernage et les filles, rentrées à l’école.

France, Eric, Aurore et Léonie

Du terrain aux Ecrans, et inversement

Et puisque 2020 se devait d’être définitivement une année particulière pour les Vagabonds, leur capitaine sera pour la première fois président du jury aux Ecrans de l’Aventure, du 15 au 18 octobre à Dijon. Un rendez-vous loin d’être anecdotique pour Eric Brossier, qui a participé au festival sous toutes les casquettes, de bénévole à engagé en compétition en passant par membre du jury. « La présidence me touche beaucoup » dit-il. « Je connais La Guilde depuis que j’ai 18 ans, quand j’habitais en région parisienne. Je montais des projets pour les vacances et les archives de La Guilde, ses équipes et ses Bourses m’ont donné de jolis coups de pouce. » Surtout, après ces jeunes années, les Ecrans de l’Aventure ont posé plusieurs jalons dans la vie d’Eric : « à chaque fois, des rencontres ont abouti à quelque chose : un film, un livre, un projet… C’est vraiment un moment très important dans ma vie et celle de Vagabond ». Mieux, une édition des Ecrans fut même fondatrice.


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C’était en 1999. « Il y avait un direct avec un voilier russe qui sortait du passage du Nord-Est. Hubert de Chevigny, qui connaissait bien Vagabond parce qu’il avait navigué dessus, était là, ainsi que l’explorateur polaire Gérard Janichon et Jacques Lainé, le réalisateur ». Cette année-là, suite à un hivernage aux îles Kerguelen, Eric Brossier est sur le point de concrétiser son idée de base logistique et scientifique itinérante. Il vient tout juste de visiter Vagabond : « tout le monde m’a dit « vas-y, fonce, c’est un super bateau ! » Et je l’ai acheté ». Quelques mois plus tard, France Pinczon du Sel embarquera comme équipière pour une mission polaire à bord du Vagabond. Une histoire est née.

Pour suivre les pérégrinations de la famille Brossier et de leur voilier polaire, direction le site vagabond.fr.