« Des gens nous parlaient depuis les toits »

En avril 2022, Radio Al-Salam fête ses sept ans. Interrogés par Shahad Alkhoury, journaliste de la radio depuis 2018, ses cofondateurs Hugues Dewavrin et le Docteur Frédéric Tissot reviennent sur une aventure plurielle.

Un article de La Guilde


Nous sommes avec le Docteur Frédéric Tissot et Hugues Dewavrin, présents dès le départ de l’histoire de la radio. Pouvez-vous vous présenter ?

Frédéric Tissot  Je suis médecin, je travaille avec une partie des Kurdes depuis octobre 1981. Après avoir exercé dans différents pays, j’ai été le premier Consul général de France à Erbil, au Kurdistan, entre 2008 et 2011.

Hugues Dewavrin  Je suis chef d’entreprise et vice-président de La Guilde, qui s’occupe de pays en post-crise. J’ai connu Frédéric en Afghanistan dans les années 2002-2003, où nous avions reconstruit un cinéma. Lorsque Frédéric a été nommé Consul général de France en 2008, nous avons organisé une grande manifestation de cinéma français et kurde à Erbil. Voilà comment nous nous sommes connus, appréciés et jamais quittés.

Comment s’est créée la radio, en 2015 ?

H.D. – Pendant l’été 2014 – c’était au début du mois d’août, tout le monde était en train de bronzer en France – nous avons appris que le nord de l’Irak était envahi par l’État islamique. Nous nous sommes tout de suite contactés avec Frédéric, parce que j’avais besoin qu’il m’explique la situation. Il m’a dit que c’était absolument épouvantable, que des centaines de milliers de réfugiés allaient arriver. Très rapidement, nous avons eu ensemble l’idée de monter une radio pour rendre service aux réfugiés. Dès l’automne, nous avons pris l’avion ensemble pour aller sur le terrain et affiner cette idée. Frédéric a été un élément-clé, car il bénéficie d’un grand respect local par son passage très important au consulat.

F.T. – Il fallait donner une voix à toutes ces personnes déplacées ou réfugiées, résultant de l’attaque de Daesh au niveau de Mossoul et Sinjar. Il ne fallait pas les laisser totalement isolées, mais pouvoir les accompagner dans ce déplacement, voire cet exil.


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H.D. – En comprenant que c’est le communautarisme fou de Daesh qui a mis tous ces gens dans la misère, des centaines de milliers de gens jetés sur la route pour des questions d’intolérance absolue, on s’est dit que le plus audacieux serait peut-être de créer une radio avec des sensibilités, des origines, des langues et des religions qui seraient toutes celles de la région. Qu’on montre ainsi qu’on peut travailler ensemble, réfléchir ensemble, vivre ensemble. La radio, c’était vraiment la vitrine de la tolérance, le contre-projet de celui que nous avions sous les yeux avec la violence de Daesh. Et on s’est dit que nous allions émettre très largement, pour que ce message de tolérance soit entendu dans les camps mais aussi au-delà. Un de nos très beaux souvenirs, c’est qu’à Mossoul, alors sous occupation de l’État islamique, des gens nous écoutaient et nous parlaient depuis les toits. Ce message de paix et de tolérance, on arrivait à l’emmener très loin. Ma plus grande fierté est là, d’avoir réussi à réunir dans la durée des gens qui ne pensent pas pareil, mais qui s’apprécient, se respectent et avancent dans la même direction. C’est la magie de Radio Al-Salam.

La situation du pays a beaucoup changé depuis la création de la radio. Qu’est-ce qui rend Radio Al-Salam différente aujourd‘hui, par rapport aux autres radios ?

F.T. – L’idée, c’était la lutte contre l’intolérance et la violence. Et ça, ça se maintient toujours, Radio Al-Salam est basée sur ces valeurs. Le fond même de ce que défend Radio Al-Salam est toujours actuel, il y a toujours besoin de partager ensemble, de respecter la parole de l’autre, d’écouter l’autre. Et c’est cela, toujours cela qui fait la radio, avec cette formidable équipe qui continue à faire vivre ce concept de radio de la paix.


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La radio fête son 7e anniversaire. Que pensez-vous de son évolution ?

H.D. – Il faut donner des bonnes nouvelles ! Le gouvernement français, qui a été assez sensible à la radio, a décidé de nous soutenir beaucoup plus officiellement via le soutien de l’Agence française de développement, qui va assoir la pérennité de la radio accompagné du soutien de la Région Île-de-France (sans oublier les soutiens du Ministère des affaires étrangères et de la Région Auvergne-Rhône-Alpes, ndlr). Pour l’aspect matériel, la radio a de belles années devant elle. Pour le fond des choses, je ne peux qu’adhérer à ce que vient de dire Frédéric. Il faut rester sur des choix fondamentaux, rien n’est jamais acquis. Regardez : qui pouvait imaginer qu’il y allait avoir cette guerre abominable en Ukraine il y a à peine un mois ? En fait, le monde ne change pas autant qu’on le voudrait ; il reste violent, il reste intolérant, et ces vigies comme celle que constitue Radio Al-Salam, ces espèces de pôles de résistance, il faut y tenir comme à la prunelle de ses yeux. Alors ne changez rien et restons là le temps qu’il faut pour garantir que ce monde peut être, malgré tout, un peu meilleur.

Quels sont vos souhaits pour la Radio Al-Salam ?

F.T. – Je voudrais surtout remercier les personnalités, les associations et les partenaires grâce auxquels nous avons réussi, tous ensemble, à mener à bien cette radio. Je pense à Guillaume Battin et à son association Radio sans frontières, à l’Œuvre d’Orient, à Agnès b., à La Guilde, et bien sûr aux autorités gouvernementales et provinciales, notamment le gouverneur de la province d’Erbil, qui nous ont aidé à lancer la radio. Sept ans après, merci encore à toutes ces personnes qui se sont mobilisées pour que cette radio puisse être encore là, aujourd’hui.

H.D. – Bon anniversaire et longue vie à Radio Al-Salam !

Propos recueillis par Shahad Alkhoury


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Le patrimoine, cette mémoire des peuples

Le 31 janvier au musée du Louvre, un anniversaire mettait en lumière une organisation jeune, réactive et efficace : l'Alliance internationale pour la protection du patrimoine dans les zones en conflit. Créée il y a cinq ans, ALIPH a financé et accompagné près de 150 projets dans une trentaine de pays. La Guilde opère l'un d'entre eux à Raqqa (Syrie) et travaille sur un deuxième à Mossoul (Irak). Le responsable de ces programmes à La Guilde éclaire un pan essentiel de la coopération internationale.

Un article de La Guilde


Ce sont des images tristement marquantes : 2001 en Afghanistan, destruction des Boudhas de Bâmiyân par les talibans ; 2012 au Mali, démolition des mausolées de Tombouctou par les djihadistes d’Ansar Dine ; 2015 en Syrie, la cité antique de Palmyre est rasée par Daesh. Des attaques contre le patrimoine qui entraînent des réactions, du local à l’international. Notamment à travers la création de l’Alliance internationale pour la protection du patrimoine dans les zones de conflit (ALIPH), lancée en mars 2017 et partenaire de La Guilde depuis 2019 autour de la restauration du musée de Raqqa.

Une Alliance dont la conférence des donateurs, le 31 janvier, marquait le cinquième anniversaire. À cette occasion, le président Macron soulignait des résultats remarquables : « ALIPH a su démontrer son utilité, sa réactivité, en un mot son efficacité. (…) C’est fort de ces succès que nous devons construire et préparer demain. Grâce à ALIPH et aux dizaines d’opérateurs locaux et internationaux avec lesquels la fondation travaille au quotidien, les musées de Mossoul, en Irak, ou de Dhamar, au Yémen, sont en cours de réhabilitation. Ils viennent s’ajouter à des programmes de restauration menés à leur terme, comme celui du musée de Raqqa, dans le nord-est de la Syrie ».

Lancé en 2019, le chantier du musée de Raqqa a permis aux différents acteurs de poser les bases d’un travail commun. « Un partenariat entre ALIPH, La Guilde, les autorités et les ONG locales Roya et Impact », détaille le responsable des programmes pour La Guilde. « Une fondation comme ALIPH a besoin de partenaires ayant une connaissance et des accès à des zones compliquées. La Guilde a cette connaissance du terrain et peut permettre à un réseau d’experts d’y accéder ». Au bout, les indispensables financements permettent une action collective de rétablissement – des murs, de la culture, d’un passé malmené.

Car à Raqqa, les destructions ne sont pas seulement des dommages collatéraux liés à un conflit. « Ce qui est très symbolique, c’est qu’on vient après une tentative d’éradication de l’identité et de la culture de ces peuples par Daesh, qui a mené une politique de négation de tout un pan de l’histoire pour satisfaire leur idéologie », éclaire le responsable des programmes à La Guilde. « C’est vrai pour tout ce qui est antérieur à l’islam, comme la civilisation mésopotamienne, mais il faut rappeler qu’ils se sont avant tout attaqués de façon massive au patrimoine des branches de l’islam considérées par eux comme hérétiques. aussi pour les branches de l’islam qui ne leur convenaient pas. Et c’est intéressant, car ça contrebalance la vision un peu binaire qui peut être avancée dans les médias ».

Aujourd’hui, après la rénovation du bâtiment, une seconde phase de restauration des collections est en cours au musée de Raqqa. Et demain ? La Guilde travaille à un projet de réhabilitation de la mosquée Al-Masfi, à Mossoul (Irak). Un parcours long et complexe, cerné d’enjeux politiques et archéologiques. Mais aussi un travail porté par une passion commune : « on apprend à collaborer avec différents métiers, archéologues ou restaurateurs de différents pays et cultures, ce qui rend le quotidien vraiment intéressant », souligne le responsable des programmes. Qui, s’il sait les vertus de La Lenteur, préfèrera retenir de Milan Kundera cette réflexion, proposée un jour de 1979 dans les colonnes du Monde : « la culture, c’est la mémoire du peuple, la conscience collective de la continuité historique, le mode de penser et de vivre ». Un sens d’un passé porteur d’avenir, bien présent chez tous les Monuments Men modernes.


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« C’est une radio unique »

Aude Kéruzoré a dirigé pendant deux ans la Radio Al-Salam, dans le Kurdistan irakien. Au moment de passer le relais à Aymeric de Chezelles, elle revient sur son expérience au cœur d'un média à part, porté par La Guilde.

Un article de La Guilde


Septembre 2019, tu arrives à Erbil pour prendre la direction de la Radio Al-Salam. Quelles sont tes attentes avec cette mission ?

À l’origine, j’avais postulé pour l’intérêt et l’originalité du poste. Une radio de la paix, par et pour les réfugiés et déplacés, montée en 2015 dans le nord irakien post-Daesh… C’est un beau message de rassemblement pour tirer les gens vers le haut. Et avec une équipe multi-culturelle, puisque les huit permanents de la radio viennent chacun d’une minorité culturelle et confessionnelle différente. J’ai reçu un bel accueil de la part de cette équipe, avec beaucoup d’attente et de curiosité. Malgré les difficultés, arriver à travailler ensemble, par-delà les différences, renforce la cohésion.

Des difficultés, tu vas en croiser rapidement avec l’irruption de la pandémie. Cela a bouleversé votre travail ?

Mes deux années à la radio ont tourné autour de trois enjeux : le financement, la situation sécuritaire dégradée et la pandémie. Sur le premier point, crucial, nous avons la chance d’avoir des partenaires fidèles avec L’Oeuvre d’Orient, La Guilde, le Ministères des affaires étrangères (CDCS) ou Radio sans frontières. Mais aussi de nouveaux bailleurs, en particulier l’Agence française de développement qui s’est engagée sur trois ans. C’est une véritable chance.

Surtout dans le contexte particulier liés aux deux points suivants…

En janvier 2020, l’Irak passe en zone rouge suite aux missiles iraniens. Depuis, des roquettes sont régulièrement tirées sur les aéroports. Ça n’empêche pas de vivre au quotidien, mais ça reste particulier. Ensuite la pandémie : mars 2020, je suis sur place depuis à peine six mois, lockdown. On a fait tourner la radio tant bien que mal pendant les deux mois et demi confinés. Puis il a fallu remettre les choses en route et, comme partout dans le monde, creuser le sujet : ça n’a été simple nulle part, mais ici, les conséquences étaient particulièrement catastrophiques dans les camps.

Justement, comment traiter un tel sujet ?

D’abord, on est la seule radio indépendante au Kurdistan irakien. Toutes les autres radios et télévisions – il n’y a pas de journaux – sont financés par des partis politiques. Donc il est difficile de dévier de la ligne officielle. Nous, grâce à la France, aux bailleurs, on est indépendants. On n’est pas embêté. Parce qu’on est neutre aussi ! On va parler des évènements, énoncer les faits, mais pas en débattre ni prendre position. Il faut protéger la radio. Notre ligne va être de s’intéresser aux gens, à leurs problèmes, et d’essayer de voir comment les résoudre. Par exemple, la santé mentale a été un sujet majeur ces derniers mois. Donc on va faire venir des médecins à la radio, indiquer des centres de santé… Proposer des solutions.

À quoi ressemble une grille de programmes de la Radio Al-Salam ?

On a des programmes en live, des infos, des reportages et de la musique, comme un média classique. Sauf qu’on alterne en arabe et en kurde : 8h-9h30 c’est en kurde, 9h30-11h en arabe, par exemple. Les musiques et les reportages aussi, pour que tout le monde puisse se reconnaître dans la programmation. Les gens ont leur journaliste préféré ! Afshin par exemple, kurde iranien, est très suivi le matin, il reçoit énormément d’appel. Il en rigole parce que sa femme en devient jalouse ! (rires)

Quels sont les enjeux de demain pour la radio ?

Professionnaliser l’équipe est un axe sur lequel j’aurais aimé travailler davantage, via notamment des formations sur trois sujets importants : environnement, autonomisation des femmes, jeunesse. L’équipe a entre 23 et 35 ans, des parcours différents, ils sont à mi-temps… Ils ont tous un travail à côté, musicien, prof d’anglais, assistant à l’université ou commercial. Donc ils ont besoin de formation, et ils ont envie d’apprendre. L’idée est qu’ils soient de plus en plus autonomes.

Cela fait désormais six ans que la radio émet, dans un environnement particulièrement complexe. Qu’est-ce qui explique cette longévité ?

Le projet intrigue et intéresse. Tous les gens que j’ai pu rencontrer – ONG, consulats, ambassades, bureaux des Nations Unies etcc. – étaient épatés par ce que fait la radio. C’est un projet unique, aucun autre média ne fonctionne de cette manière. Mais si les gens font confiance au projet, c’est qu’il faut rendre hommage aux équipes. Les directeurs et directrices successifs ont toujours tout donné : Vincent Gelot et Pierrick Bonno qui ont monté la structure avec Guillaume Battin de RSF, Eglantine Gabaix-Hialé, Maguelonne Girardot, Marie Audinet, moi, demain Aymeric… Et puis les huit journalistes : Samir Harboy, Ronza Salem, Afshin Dadwar, Shahad Al-Khoury, Naveen Smoky, Meethak Gaser, Shukur Saber, Hani Menzalji. Il faut vraiment rendre hommage à chacun. Malgré les différences, notamment de langue – on parle français, anglais, arabe ou kurde – tout le monde arrive à faire avancer le projet.

Et toi, tes projets à venir ?

Aucune idée, pas eu le temps de me projeter ! (rires) C’est un projet très prenant, avec énormément de travail. Donc je vais me reposer, passer les fêtes ici avec des amis, et puis visiter un peu. Le Kurdistan irakien est une très belle région, à laquelle je n’ai pas eu assez de temps à consacrer ! Des gens généreux, de jolies montagnes, beaucoup de sites culturels… Je vais aller découvrir tout ça. Et puis penser à la suite.

Propos recueillis par Eric Carpentier


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À Mossoul, Fahad pour un nouveau récit

Le Book Forum de Mossoul est un exemple d'initiative culturelle visant à repenser dans sa profondeur une société ébranlée. Son co-fondateur, Fahad Sabah Mansoor Al-Gburi, raconte une histoire née dans les flammes.

Un article de La Guilde


Le 6 septembre 2017 restera un jour gravé dans le cœur de Fahad. Ses deux fils, des jumeaux, soufflent ce jour-là quatre bougies chacun. C’est leur premier anniversaire dans un Mossoul libéré du joug de l’autoproclamé État islamique deux mois plus tôt. Mais ce n’est pas tout. Ce 6 septembre, le cœur de l’ingénieur de 30 ans est pris dans un tourbillon : 3 000 personnes sont venues au premier festival littéraire organisé dans la ville irakienne. Des milliers de livres ont été distribués gratuitement. Et l’idée que la culture puisse contribuer à reconstruire la société mossouliote a été confortée. Elle ne restera pas sans suite. Alors, quatre ans plus tard, Fahad peut l’affirmer sans hésitation : ce 6 septembre 2017 a tout simplement changé sa vie.

Une graine entre les pages

Début 2014. Fraîchement diplômé en mécanique, Fahad Sabah Mansoor Al-Gburi a prévu de partir étudier aux Etats-Unis. Il a obtenu une bourse de l’Etat irakien, s’affaire aux milles préparatifs. Il adore ses études, travaille sur la publication d’un article dans un journal scientifique de renommée internationale. Et puis les soldats de Daech prennent sa ville. C’est le début de l’occupation. « Une période horrible. Nous ne pouvions pas fuir avec ma famille de peur des représailles. Il n’y avait pas d’emploi, pas d’éducation. Alors je lisais. Des publications scientifiques, mais aussi des livres d’histoire ou de société, comme Ali Al-Wardi, un grand écrivain irakien. Tout m’intéressait. Avec ma femme, on passait nos journées à lire et à en discuter. » Une période paradoxalement féconde, puisque Fahad publiera son article dans le Journal of Porous Media (Journal des Milieux Poreux, en VF). Surtout, se forger une idée : « si on veut reconstruire et ne pas revivre cette situation, nous devons absolument développer la conscience, l’esprit critique et l’ouverture aux autres, affirme-t-il. Nous devons déployer les capacités d’analyse de la société, de ses problèmes et des manières de les résoudre ».

La graine est plantée. Elle va germer dans les cendres d’un souvenir douloureux. « C’était un après-midi de décembre 2016, reprend Fahad. J’étais sur ma terrasse et je pleurais en voyant une colonne de fumée noire s’élever dans le ciel. » Car à l’origine du feu, il y a des livres : ceux de la bibliothèque de l’université de Mossoul, jadis riche de 700 000 volumes. En pleine bataille de Mossoul, Daech l’a incendiée. Un crève-cœur pour Fahad, qui a ciré les bancs de la bibliothèque pendant six ans. « Nous avons entendu dire qu’il restait 30 000 livres. Avec d’autres, nous avons aussitôt lancé une campagne pour les déplacer et les sauver, car les toits de l’université étaient détruits. Nous nous sommes mis au travail alors que la bataille n’était pas encore terminée dans l’ouest de la ville. Nous avons également lancé un appel aux dons pour récolter de nouveaux ouvrages. » Fahad ne le sait pas encore, mais une mécanique est lancée.

Des rencontres et des mots

Et c’est par des rencontres, comme souvent, que de nouvelles étapes sont franchies. La première a lieu lors de la campagne de réhabilitation des collections universitaires, avec l’éditeur bagdadi Sattar Muhsin. Un projet de festival littéraire émerge. « Une folie, relève Fahad. Nous étions à peine libérés, les gens souffraient des pertes, du manque de nourriture, de santé. On avait peur d’être pris pour des irréalistes. Mais pour nous, c’était évident : nous devions travailler sur le culturel pour faire évoluer les mentalités dans la société irakienne. » La folie devient réalité le 6 septembre 2017. Deux enfants ont quatre ans et 3 000 personnes viennent choisir des livres, distribués gratuitement parmi le surplus d’une campagne qui avait permis d’en récolter plus de 15 000 pour l’université, largement au-delà des espérances de ses initiateurs. Parmi les présents, un homme pour une nouvelle rencontre et un nouveau prolongement : Harith Yaseen Abdulqader.

« Harith travaillait pour une ONG, IHAO, qui avait donné des livres de médecine lors de la campagne. On a discuté et j’ai envoyé mon CV pour travailler avec eux – tu sais, à l’époque, les conditions économiques étaient difficiles. On a commencé à travailler ensemble avec Harith, parlant beaucoup de nos projets personnels. Lui voulait ouvrir un café. Je lui ai dis « OK, mais faisons quelque chose d’unique, avec une bibliothèque, un endroit où les gens pourraient lire, boire du café, discuter des livres, les présenter, les dédicacer… » » Les énergies se rassemblent et très rapidement, l’idée prend forme : 30 décembre 2017, le Book Forum ouvre dans l’une des plus larges artères du quartier animé de l’université de Mossoul.

« Comment te décrire cette journée… Il me faudrait beaucoup plus de mots que je n’en connais ! Tant de gens sont venus. J’ai senti que c’était pas important pour Mossoul, pas seulement pour Harith et moi. Cet endroit appartient à tout le monde. Beaucoup de jeunes écrivains évoquent le Book Forum comme leur maison. Ce jour-là, je me suis dit qu’un petit pas était fait pour tous ceux qui souhaitent voir Mossoul avec un regard différent. »

Le goût des autres

Rapidement, le Book Forum attire l’attention au-delà de Mossoul, au-delà même du pays. En France Hugues Dewavrin, alors vice-président de La Guilde, s’y rend dès 2018, accompagné de Cécile Massie et Amélie Banzet, chargées de mission. Ils proposent au Book Forum d’organiser des sessions de projections, en lien avec Les Écrans de la paix. Puis font venir Sylvain Tesson, président de La Guilde de 2011 à 2017. « Une session extraordinaire ! s’enthousiasme Fahad. Sylvain est venu parler de son voyage dans l’écriture, de la manière de l’utiliser comme relation au monde. Nombre d’écrivains sont venus, ils ont parlé pendant plus de trois heures, de littérature, de liberté, des sociétés françaises et irakiennes… » Et puis c’est au tour de Fahad et Harith de venir en France, à l’occasion du festival Le Goût des autres. Ils dressent des ponts entre Mossoul et Le Havre, libérée 70 ans plus tôt avec la bataille de Normandie. Rencontrent l’UNESCO. Mettent sur pied un nouveau festival culturel à Mossoul : « tout ça était organisé avec les équipes de La Guilde, qui nous soutenaient, nous poussaient à améliorer notre travail et nos compétences dans le domaine culturel. Vraiment, notre relation avec La Guilde est très forte ».


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Tout n’est évidemment pas rose. La pandémie est passée par là, rendant les équilibres financiers précaires. Une période que les équipes du Book Forum, en partenariat avec La Guilde, ont mise à profit pour organiser des distributions alimentaires aux familles les plus pauvres de Mossoul. Et demain ? Après avoir réouvert les portes du café, le Book Forum veut pousser ses murs et devenir une organisation de promotion de la culture et de l’éducation à travers tout le pays. Ce qui laisse une dernière question en suspens : quid de la formation de Fahad, brutalement interrompue en 2014 ? « En travaillant dans le domaine culturel, mes aspirations ont changé, note le jeune père de famille. J’ai le sentiment que mes responsabilités sociales se sont développées, je peux être davantage acteur de changement dans la société. Mais finalement, ce n’est pas si éloigné de ma formation d’ingénieur. Car les problèmes de la société, leurs mécanismes et la façon de les résoudre engagent une analyse en profondeur. C’est exactement ce que je faisais sur les transferts de masse en milieu poreux, par exemple. » Et si, finalement, la vocation de Fahad était inscrite dans son sujet d’études ?


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L’édito de la lettre de mars

Que vive l'aventure !

Un article de Cléo Poussier-Cottel


Lire la lettre dans son intégralité : Que vive l’aventure !

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Depuis 1992, La Guilde organise le festival des Écrans de l’aventure avec la ville de Dijon. En 2021, pour fêter les 30 ans d’une collaboration incroyablement riche et porteuse de sens, toute l’équipe de La Guilde est mobilisée pour vous proposer une édition exceptionnelle.

Ce festival vous fera revivre des moments forts de trois décennies d’aventures. Il proposera également les meilleurs films et livres de l’année, ainsi que des échanges uniques avec des aventuriers audacieux et engagés, curieux des autres et soucieux de nous faire découvrir la beauté fragile de notre planète.

En octobre 2020, l’édition était passée entre les gouttes des restrictions sanitaires, réunissant près de 10 000 spectateurs. En 2021, les Écrans comptent bien voir le soleil se lever sur des mondes inconnus !

Nous vous donnons rendez-vous régulièrement, dans cette lettre et sur les canaux de communication des Écrans de l’aventure (siteFacebookInstagramTwitter), pour ne rien rater de la mise en place de cette édition anniversaire.

Les 30 ans du festival Écrans de l’aventure auront lieu la semaine du 11 au 17 octobre 2021 à Dijon.

A bientôt, tous ensemble,

Cléo POUSSIER-COTTEL
Directrice adjointe des Écrans de l’aventure

Retour sur la visite du pape François en Irak

Début mars et pour la première fois, un pape s'est rendu en Irak. Radio Al-Salam était présent pour couvrir la visite du souverain pontife.

Un article de Baptiste VIOLI


Du 5 au 8 mars 2021, le pape François a effectué son premier voyage apostolique depuis le début de la crise sanitaire de la Covid-19. C’était la première fois dans l’histoire que le souverain pontife se rendait en Irak, et Radio Al-Salam, outil de paix et de dialogue inter-religieux  opéré par La Guilde avec ses partenaires depuis 2015, se trouvait peut-être plus que jamais au cœur de sa mission et de sa raison d’être en couvrant un événement d’une telle portée symbolique.

Le pape a visité Bagdad, la ville d’Erbil, ainsi que Mossoul et Qaraqosh dans la plaine de Ninive. Partout, il a transmis un message de paix et de fraternité auprès de la population irakienne, meurtrie par des décennies de guerre et de souffrance. L’entretien avec le leader chiite irakien, l’ayatollah Al-Sistani, qui a eu lieu dans la ville sainte de Najaf, a été une des rencontres religieuses les plus importantes de ces derniers temps : que ce dernier proclame que les chrétiens d’Irak devaient « vivre en paix » et bénéficient de « tous les droits » en Irak a évidemment marqué les esprits.

Dans les semaines précédant cette visite, Radio Al-Salam a produit plusieurs reportages sur les préparatifs (travaux, décorations et nettoyage de certaines villes) et fait un grand nombre d’interviews, femmes et hommes d’Eglise, mais également simples habitants, afin de leur donner l’occasion d’exprimer leurs points de vue et attentes. Tout au long du séjour du pape à Mossoul et Qaraqosh, les journalistes de la radio étaient en étroite coordination avec les pigistes présents sur place. A Erbil, trois journalistes de Radio Al-Salam ont pu être accrédités par les autorités locales (Département des Médias du KRG) et assister à la messe donnée en plein air, sous haute sécurité, au stade Franso-Hariri d’Erbil, capitale du Kurdistan irakien.

« L’Irak restera toujours avec moi, dans mon cœur », a lancé le pape François à la fin de celle-ci, concluant ainsi une visite historique devant des milliers de fidèles. Les journalistes présents de Radio Al-Salam étaient heureux de se trouver sur la même estrade que n’importe quel autre média, et fiers de couvrir un événement d’une telle importance.

Cette visite marquera assurément d’une pierre blanche la vie de la Radio et, au-delà, celles de tous les croyants d’Irak. Sa portée symbolique, sa force mobilisatrice, illustrées au fil de nombreuses étapes sur quelque 1800 km bouclés en 56h, demeureront dans les mémoires. Un pèlerinage sur les pas d’Abraham, aux sources des monothéismes, là même où la paix se reconstruit. La présence incarnée du témoignage qui engage les populations au dialogue. L’exacte mission de Radio Al Salam.


Établie au Kurdistan irakien, Radio Al-Salam est un projet initié par La Guilde. Pour la 6e année consécutive, un volontaire de La Guilde dirige la radio depuis Erbil, avec le soutien de l’Œuvre d’Orient, du Centre de crise du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, et de donateurs. En savoir plus.


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Une journée avec Samir, journaliste de Radio Al-Salam au Kurdistan irakien

Nous avons suivi Samir Yahya, directeur adjoint de Radio Al-Salam, dans son travail de terrain. Ce jour-là, Samir enquête sur les conditions de vie des populations du camp de Hasan Sham, un camp de déplacés irakiens localisé sur la route d'Erbil à Mossoul et peuplé d’environ 1500 familles.

Samir Yahya interroge les habitants du camp de Hasan Sham

Un article de Baptiste Violi, responsable de la coordination et du développement des programmes


Lors de son enquête, Samir Yahya va tour à tour interroger le manager du camp qui travaille pour la BCF (Barzani Charity Foundation), ainsi que divers habitants, femmes et hommes acceptant de répondre à son micro. Il rappelle que la mission de Radio Al-Salam est justement de porter la voix des réfugiés et déplacés.

Samir Yahya avec le manager de la Barzani Charity Foundation

Les sujets abordés portent sur les conditions de vie et problèmes du quotidien, mais aussi sur l’organisation des élections  législatives irakiennes. La plupart des habitants sont originaires de Mossoul ou du village d’Hasan Sham à quelques kilomètres de là, que l’on traverse pour rejoindre le camp. Ce village a été abandonné par la population après avoir été repris par les peshmergas dans leur combat contre Daech. Certains vivent dans le camp depuis quatre ans et restent dans l’impossibilité de retourner chez eux. Non seulement pour des raisons politiques, mais également parce que leurs anciennes habitations n’ont pas été reconstruites, qu’il n’y a ni eau, ni électricité, et aucun service public.

Le camp de Hasan Sham

Alors que les autorités irakiennes prennent des mesures fortes pour inciter les populations déplacées à retourner dans leur ville ou région d’origine, les autorités du Kurdistan irakien continuent d’accueillir ceux qui ne peuvent rentrer chez eux ou craignent pour leur vie : ainsi, à Hasan Sham, tandis que du côté de l’Irak fédéral de nouveaux camps vont fermer dans les jours qui viennent, la BCF étudie la possibilité d’y recevoir 500 familles de plus. Le camp a une capacité d’accueil théorique de 10 000 personnes, cependant divers problèmes se poseraient, notamment celui du rationnement alimentaire ou de l’acceptation de la population déjà présente.

Quand il s’agit d’évoquer les élections  législatives irakiennes de 2021, qui doivent se tenir le 10 octobre (et pour lesquelles pour la première fois les populations déplacées par la guerre seront invitées à voter), les Irakiens qui acceptent de s’exprimer n’ont que désespoir à la bouche et formulent souvent un rejet catégorique à l’égard de partis politiques qu’ils considèrent corrompus.

A son retour dans les locaux de Radio Al-Salam, à Erbil, Samir écrit son reportage


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