« Il y a une image romantique du voyage à cheval »

Quand deux sœurs partent traverser les Monts Célestes à cheval, elles en reviennent à trois. Léopoldine et Elise Desprez, lauréates des Bourses de l'Aventure 2019, éclairent ce tour de magie. Qui commence par un rêve.

Un article de Eric Carpentier


Cet article est issu de la série spéciale Aventure, publiée tout l’été. Pour retrouver l’ensemble des articles de la série, abonnez-vous à la lettre mensuelle de La Guilde :


Parmi les mille façons de parcourir le monde, vous avez choisi le cheval. Pourquoi ?

Elise : On a eu la chance de grandir avec des chevaux, depuis toutes petites ce genre de voyage au long cours nous trottait dans la tête. On en rêvait, jusqu’à cette espèce de fenêtre spatio-temporelle dans laquelle on était disponibles toutes les deux, l’année dernière. On s’est dit go !
Léopoldine : C’était vraiment un reste de gamines. Ça fait rêver, parce qu’il y a une image romantique du voyage à cheval. On idéalise un peu tout ça, c’est l’aventure pure et dure, les sacs sur les chevaux et on va se perdre dans la nature sauvage.
Elise : On rêvait aussi d’aller en Asie centrale parce qu’il y a encore des peuples nomades ou semi-nomades, des gens qui utilisent les chevaux dans leur quotidien. On avait envie d’utiliser le cheval comme trait d’union, avec cette idée d’aller rencontrer des peuples cavaliers et d’être vues d’abord comme cavalières.
Léopoldine : De manière générale, le voyage lent, prendre le temps de voir le monde, soit en marchant, soit à cheval, sur une longue durée, ça a toujours été quelque chose qui me bottait bien.

Il y a de la madeleine de Proust dans votre départ. D’autres inspirations, d’enfance ou plus actuelles, vous ont-elles poussées sur la piste ?

Léopoldine : Un des bouquins qui m’a vraiment fait rêver, c’est Les Cavaliers, de Joseph Kessel (entré dans La Pléiade en juin 2020, ndlr). Même si ce n’est pas trop le même coin, ça reste des noms magiques : la route de la soie, les peuples cavaliers… Ce bouquin a fait beaucoup pour moi.
Elise : Le trajet qu’a fait Sylvain Tesson avec Priscilla Telmon nous a forcément inspirées, ça a été notre livre de chevet avant de partir (La chevauchée des steppes, ndlr). Le hasard a fait qu’on a rencontré des personnes qui les avaient vus à l’époque de leur voyage ! Il y a aussi des gens comme Tim Cope et tous ceux qui ont voyagé dans cette région avant nous. Et des aventurières, comme Ella Maillart, une femme assez charismatique qui nous a beaucoup inspirées. La littérature nous a portées, nous a appris, tant pour se sortir de moments compliqués qu’au niveau technique.

« On pouvait se planter, mais on devait aller au bout de notre idée. »

Concrètement, comment passe-t-on du rêve à la réalité ou, pour reprendre une formule chère à La Guilde, comment faire ce dont les autres rêvent ?

Léopoldine : C’est parti d’une étincelle. Elise finissait un CDD au printemps. Lors du Noël précédent, on a lancé sur le ton de la blague « allez, on le fait ! » En se rapprochant de l’association des Cavaliers Au Long Cours pour potasser la faisabilité de l’idée, on a compris qu’il fallait juste le vouloir pour se lancer. J’ai demandé un congé sans soldes, et on a pris ce temps pour nous.
Elise : J’étais à Thonon, Léo à Nantes, ce n’était pas hyper évident pour la préparation du voyage. Un hasard a fait qu’on a eu deux contacts au Kirghizistan, donc on s’est dit « on prend cette base-là, on partira du Kirghizistan ». Et on a construit notre projet une fois sur place, dans les trois semaines avant de partir avec les chevaux. C’est un mélange d’un peu de préparation en amont, et de rencontres sur place.
Léopoldine : Ce sur quoi on a passé le plus de temps, finalement, ce sont les demandes de financement, dont les Bourses de l’Aventure de La Guilde. Elles nous ont aidées à définir notre projet, à lui donner un cadre, à affiner la région, le temps, la direction… C’était plus carré dans nos têtes même si, concrètement, tout s’est débloqué une fois au Kirghizistan.
Elise : On était intimement convaincues de certaines choses. On savait qu’on voulait partir à deux, entre frangines, sans guide. Des personnes nous disaient « attention, ça va être dangereux, l’Asie centrale ! » Mais tout le monde a des a priori, et beaucoup de personnes projettent leurs peurs. La phase de préparation nous a confortées dans l’idée qu’on pouvait y arriver. En se laissant le droit à l’erreur ! On pouvait se planter, mais on devait aller au bout de notre idée. Ça, c’était très important pour nous.

Qu’est-ce que cela implique, selon vous, de partir « entre frangines » ?

Léopoldine : Un des gros avantages d’être sœurs, c’est qu’il n’y a pas de gênes, pas de non-dits. Ça coule, c’est simple. Malgré toutes les galères qu’on a pu avoir, il n’y a pas eu une journée sans un fou rire.
Elise : Il n’y a aucune forme d’enjeu dans notre relation. On sera toujours sœurs, peu importe ce qu’il se passe, c’est très confortable. Et une espèce de feeling s’est produit : quand on sentait que l’une fatiguait, ça faisait naître une forme de regain en l’autre et hop, on prenait le relais. Une anecdote m’a marquée en tant que petite sœur. Quand on a perdu nos chevaux pour la première fois…
Léopoldine : La deuxième, on les avait déjà perdus avant le départ ! (rires)
Elise : (rires) On arrive dans la vallée de l’Ak-Say, à plus de 3 000 mètres d’altitude, une vallée déserte, absolument magnifique. Deuxième nuit, tempête, on se rend compte au petit matin qu’il ne reste plus qu’un cheval sur les trois. Et là, Léo ne me parle pas, elle selle le dernier cheval, prend son duvet, sa couverture de survie, et me dit « je reviens dans trois jours s’il le faut, je vais chercher les chevaux. Toi, tu ne bouges pas. » Je la vois disparaître à l’horizon et je reste à la tente, avec notre chien. On a aucun moyen de communiquer, et moi je prends conscience qu’on est séparées pour la première fois. On ne pouvait plus compter l’une sur l’autre.

« Il faut partir sans limites, mais avec beaucoup d’humilité. »

Vous êtes donc séparées, sans moyen de communication, et vous avez perdu deux de vos trois chevaux… Et ensuite ??

Léopoldine : La journée et la cogitation m’ont faite rentrer à la tente. Je n’avais pas retrouvé les chevaux, tout un tas de questions se posaient, c’était bien d’être à deux pour en parler, pour se serrer les coudes. Et finalement, on a retrouvé les chevaux le surlendemain grâce aux bergers de la vallée. Ils connaissent la steppe comme leur poche, ils arrivent à repérer quand deux chevaux ne sont pas les leurs. Et surtout à les attraper, parce qu’ils étaient encore un peu sauvages !
Elise : Ça se finit bien, mais je t’en ai énormément voulu, parce qu’en plus de retrouver les chevaux, t’as eu le droit à un repas chaud avec les bergers, alors qu’on arrivait pas à se faire à manger ! (rires) Mais ça a été un immense soulagement. C’est reparti, on oublie tout, go, on y va.

La caravane est reformée. Comment se passe la cohabitation entre ses membres ?

Léopoldine : On a mis trois chevaux qui ne se connaissaient pas ensemble, ils ne nous connaissaient pas non plus, et un chien a décidé de nous suivre dès le début. On était six éléments, pas tous connectés entre eux, donc il y avait un manque de confiance. La nuit de la fuite des chevaux, un troupeau est venu se mêler, avec un étalon un peu nerveux, de la grêle, de l’orage… Et puis, avec le temps et les kilomètres, la caravane s’est soudée. Le matin, les chevaux nous saluaient d’un petit hennissement, ils se laissaient approcher facilement. Petit à petit, on fusionne, on ne fait plus qu’un.. Il y a quelque chose de très, très fort qui se crée, quelle que soit l’espèce.
Elise : Il y a une forme d’entraide qui se met en place et qui est assez difficile à expliquer. Par exemple, quand on est en train de franchir un col à 4 000, on sent un chanfrein dans notre dos, c’est un des chevaux qui nous pousse de la tête pour nous aider à monter – et cinq minutes plus tard, c’est le même qui va nous pousser dans le ravin parce qu’on n’avance pas assez vite. Ce n’est pas forcément toujours bienveillant ! (rires)

Un chien vous a suivi ? Ce n’était pas le vôtre?

Elise : Non, mais dès les premiers troupeaux sauvages, il a défendu nos chevaux, la caravane. Quand des bergers approchaient, il se mettait entre nous et eux. C’était assez incroyable de voir cette synergie qui s’est mise en place.
Léopoldine : Il a passé les frontières avec nous et puis, à la fin du voyage, je n’ai pas eu le courage de le laisser. Donc là, il est tranquillement avec moi, dans son panier, dans le salon !

Génial. Et le fait de partir entre filles, de conjuguer ce voyage au féminin, ça a été un sujet pour vous ?

Elise : Le fait d’être deux femmes nous a permis de rencontrer beaucoup plus facilement. Par exemple, quand on arrivait dans des yourtes sur les hauts plateaux, si les femmes étaient seules, elles nous autorisaient à rentrer dans la yourte. Dans ces moments-là, c’était plutôt en notre faveur.
Léopoldine : Ce qui est appréciable quand il y a des interactions avec des locaux, c’est qu’ils nous parlent à nous. Alors que s’il y a un homme, ils vont adresser la parole uniquement à l’homme, ce qui est hyper frustrant quand un des objectifs est de rencontrer des gens et d’être perçu comme un voyageur, pas comme un homme ou une femme.
Elise : Après, les gens voyaient d’abord les cavalières. Les chevaux étaient bien tenus, on parlait entre cavaliers, plutôt qu’en tant que femmes ou touristes.
Léopoldine : C’est un truc que j’aime bien mettre en avant : se dire qu’il n’y a pas de limites, hommes ou femmes, aucune raison de se mettre des barrières – parce que c’est souvent nous qui nous les mettons. Bien souvent, quand on voyage, on est d’abord vu comme un voyageur, quel qu’il soit. C’est un message porté par beaucoup de femmes qui voyagent. Ça reste rare de tomber sur des tarés, et c’est aussi rare en France qu’au milieu de la steppe kirghize. Il y a quand même peu de gens qui sont fous. Donc il faut partir sans limites, mais avec beaucoup d’humilité.

« On naviguait complètement à vue, c’était formidable ! »

Un moment fort à retenir ?

Léopoldine : Durant la préparation à Bichkek, la gestion administrative a été un gros problème. On nous disait qu’il serait impossible de passer la frontière, en plus on s’est retrouvées avec ce chien pour lequel on n’avait aucun papier. Et en fait, à la frontière, c’est passé comme une lettre à la poste. Il y a eu une espèce d’allégresse de se retrouver propulsé côté kazakh tous les six – qui n’a pas duré parce qu’on s’est vite rendu compte qu’on ne savait pas où aller ! (rires)
Elise : On est quand même arrivées dans le pays sans carte, sans téléphone, sans GPS parce qu’on n’avait plus de panneaux solaires, sans argent, on ne parlait pas la langue, on ne savait pas où on allait… On naviguait complètement à vue, c’était formidable !


L’ensemble des carnets de voyage des soeurs Desprez est à retrouver sur le joli site STAN & Co.