Le Docteur et les Écrans

Pendant 40 ans, le Docteur Frédéric Tissot s'est donné tout entier pour soigner les populations abîmées, au plus près du terrain. Aujourd'hui, il travaille à répandre l'ouverture à travers Les Écrans de la paix. L'occasion de s'interroger sur les rapports entre corps et esprit.

Un article de La Guilde


« À 20 ans, je n’aurais pas dit la même chose. Mais je me rends compte après 40 ans d’humanitaire que la culture est absolument essentielle. J’ai posé des milliards de pansements sur des plaies. Bien sûr, c’est primordial. Mais je pense que la culture est plus importante. Pour les possibilités données à des hommes, à des femmes et à des enfants, terriblement violentés. Les possibilités de se projeter, de s’évader, de s’ouvrir. Parce qu’une fois qu’on a soigné les gens, que font-ils dans leurs tentes ? »

Celui qui pose cette question connait son sujet. Le Dr Frédéric Tissot, puisqu’il s’agit de lui, se frotte au terrain depuis plus de quatre décennies. En 1978, il ouvrait un dispensaire dans le Haut Atlas – avec le concours d’une Bourse de La Guilde. Quelques années plus tard, c’est la rencontre avec le peuple kurde, dont il partagera le quotidien, la langue et les combats. Et puis une vie à soigner. Les autres d’abord, son moteur absolu. Lui-même ensuite, lorsqu’il est foudroyé en Haïti, le laissant sans l’usage de ses jambes. Handicapé ? Il repousse le mot. Réinventé, plutôt, le premier consul général de France à Erbil et grand artisan des Écrans de la paix.

« Il était vraiment sous les bombes »

« Je l’ai connu en Afghanistan, juste après le départ des Talibans, rembobine Hugues Dewavrin, vice-président de La Guilde. Je m’occupais de la reconstruction du cinéma Ariana, Tissot était en mission médicale. On se voyait le soir pour boire un verre. Quelques années plus tard, je l’appelle, j’entends une voix caverneuse. Il me dit qu’il est à l’hôpital de Garches. » 2006, le Dr Tissot est fauché par un arc électrique, il doit se reconstruire. « Sa nomination comme consul général de France à Erbil (en 2007 par Bernard Kouchner, rencontré au Kurdistan en 1984) a été une véritable renaissance. J’ai vu le mec quasiment se lever ! Quand il arrive là-bas, il est accueilli plus qu’en ami. Il faut savoir qu’il a un passé héroïque avec les Kurdes. Il les a soignés dans le maquis quand ils se faisaient gazer par Saddam Hussein. Il était vraiment sous les bombes. »

Lorsque le Dr Tissot arrive à Erbil en 2007, le raïs n’est plus et les caisses du consulat sont vides. Il n’empêche : avec Amélie Banzet, future directrice de l’Institut français d’Erbil, ils tiennent à proposer une offre culturelle. La jeune femme est passée par le cinéma Ariana de Kaboul, l’idée de projections en plein air s’impose. Hugues Dewavrin est contacté, des fonds sont levés et, le 28 octobre 2009, la séquence de quatre jours se conclut sur un climax : la projection du film Welcome – de Philippe Lioret, avec Vincent Lindon – devant plusieurs milliers de personnes et en présence des acteurs kurdes Firat et Derya Ayverdi, couple séparé à l’écran, frère et sœur au civil. « On a fait venir l’écran qui avait servi à la projection de Home, le film de Yann Arthus-Bertrand, à la Tour Eiffel ! » s’enthousiasme encore le Dr Tissot, aux yeux toujours prompts à pétiller.

Radio Al Salam et Mister Bean

Las, en 2014, la région est balayée par le souffle macabre de l’Etat Islamique. Frédéric Tissot a terminé son mandat de consul général en 2012, mais c’est tout de même lui qu’appelle Hugues Dewavrin. L’entrepreneur a en tête un projet de radio, qui deviendra la Radio Al Salam, portée par La Guilde. Lors de l’inauguration, Hugues croise l’architecte du cinéma Ariana de Kaboul, Frédéric Namur : « c‘est lui, le papa des Ecrans de la paix version itinérante. Et tout de suite, Tissot se greffe dessus, avec son expertise monumentale du terrain ». De fait, avec 40 ans de présence dans la région, le Dr Tissot a ses entrées. Il se souvient du jour où il a frappé à la porte du gouverneur de la province d’Erbil pour lui parler des Ecrans de la paix, des projections dans les camps : « soudain, il a les larmes aux yeux. Il me dit : ”Dr Tissot, j’avais 9 ans et je me souviens encore du premier film qu’on m’a passé en Iran, dans le camp de réfugiés où je vivais. C’était absolument magique.” Voilà, tout est dit. On y va. »

Les premiers films sont projetés en 2015 dans les camps du Kurdistan irakien. C’est une réussite, alors le projet est dupliqué avec des partenaires. En Syrie, en Tanzanie, en République démocratique du Congo et, depuis juin, en Arménie (voir La revue des Ecrans, mai 2021). Hugues Dewavrin glisse quelques clefs du succès : « le cinéma est un média populaire qui a plusieurs vertus. La première est d’ouvrir les portes du monde. La seconde est de regrouper les gens. Dans ces pays en post-crises, les familles sont éclatées, les gens se planquent sous les tentes. Voir un spectacle en commun permet d’en parler, de re-sociabiliser. Des femmes yézidies qui ne sortaient jamais de leur tente, prostrées dans la honte, profitaient de la pénombre pour se glisser aux projections. Quand tu vois une Yézidie rire devant Mister Bean, comment te dire… Tu es bien récompensé. »


À LIRE AUSSI : Témoignage – Linda Peterhans, VSI de La Guilde pour Les Écrans de la paix


L’ouverture pour moteur

Le Dr Tissot ne dit pas autre chose. Tout juste ajoute-t-il, malgré sa réticence à s’épandre sur lui-même, que le projet des Écrans de la paix lui a apporté « un souffle supplémentaire. Vraiment. J’ai pu entrer dans un autre champ de l’humain, un champ absolument fondamental. Quand on voit les sourires des enfants devant les films, les éclats de voix… c’est ouf quoi ! Formidable ! Je suis très heureux d’avoir pu découvrir ce domaine culturel avec des amis qui avaient les connaissances. » Jusqu’à mettre en perspective, donc, les choix d’une génération, la sienne, celle des French doctors, « qui pensait qu’elle allait réformer le monde ». Aujourd’hui, Frédéric Tissot en est convaincu : c’est d’abord l’éducation, en particulier celle des petites filles, qui sera le principal facteur de changement. L’éducation par l’ouverture culturelle, notamment.

« Moi, aller à la rencontre de l’autre a été le moteur de ma vie. Lorsqu’on arrive vraiment à le rencontrer, c’est pas mal. Parce qu’on arrive à se rencontrer à travers l’autre. Et ça, c’est très intéressant. Ça permet de faire le tour des questions, de passer d’un pays à un autre, d’une problématique à une autre, du médical au culturel. Je conseillerai toujours d’aller se frotter au monde, dans n’importe quel domaine. Si possible dans un milieu différent, économiquement, socialement, culturellement. Mais il faut absolument rencontrer l’autre. »

À lire : L’homme debout – Humanitaire, diplomate, anticonformiste, de Frédéric Tissot avec Marine de Tilly, éditions Stock


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Clémentine, grandir à Mada’

En 2015, Clémentine partait à Madagascar en tant que Volontaire de solidarité internationale au sein de l'association APDRA Pisciculture Paysanne. Elle avait signé pour 19 mois : sa mission aura finalement duré six ans. Histoire d'un coup de foudre.

APDRA Clémentine M

Un article de La Guilde


Nous sommes en 2015 et tu t’envoles pour Madagascar. Quel est ton état d’esprit à ce moment-là ?

Quand je pars à Tamatave pour commencer mon VSI, je n’ai aucune idée de ce que je vais découvrir. Je ne dirais pas que j’avais tout à apprendre, mais presque. Les premières années, j’ai beaucoup aimé être en contact régulier avec les pisciculteurs, participer aux pêches. Cela m’a permis d’apprendre la langue malagasy et de me familiariser avec la vie rurale, ses difficultés et ses richesses. C’était pour moi indispensable, pour être à l’aise dans ma mission et dans mon nouveau pays d’accueil.

Et puis, année après année, tu prolonges ta mission… jusqu’à atteindre le maximum possible sous statut de VSI.

Au total je pense que j’ai signé neuf avenants à mon contrat initial ! Pour moi, ce sont autant de modifications qui témoignent de mon évolution durant ces six années. J’ai occupé trois positions différentes, au sein de trois projets menés par l’APDRA. J’ai également pu découvrir le pays en étant basée à Tamatave puis à Antsirabe, et en suivant des projets localisés dans six régions différentes. À la fin de ma mission de VSI, j’étais Responsable Chaîne de Valeur d’un projet de développement de la « rizipisciculture » sur les Hautes Terres de Madagascar. Ce projet vise à améliorer les revenus des exploitations agricoles familiales, mais également la consommation en poissons des ménages malagasy.

Au-delà de la mobilité géographique, tu connais donc une véritable évolution professionnelle dans ton volontariat.

Tous les ans, j’ai pu discuter avec mes référents de mon travail, de mes missions et de leurs évolutions potentielles. Nous avons ainsi identifié les compétences utiles que je voulais développer. J’ai pu me former en étant toujours accompagnée et ces évolutions m’ont énormément motivée. Au fil des années donc, j’ai commencé à être plus en lien avec la stratégie de développement des programmes de l’APDRA. J’ai pu étudier des notions passionnantes telles que les innovations paysannes, être associée à des réflexions très intéressantes sur l’amélioration des référentiels piscicoles que l’on propose aux paysans, et chaque année, multiplier mes compétences.

Il y a l’évolution professionnelle, et puis il y a la vie personnelle. À Madagascar, tu as construit les deux…

En effet ! Je suis tombée amoureuse à Madagascar et je suis devenue maman. J’y ai construit une famille ! Bien sûr, tout ceci est particulier à ma situation et ne veut pas dire que vivre loin de ma famille et de mes amis en France n’est pas difficile. Surtout aujourd’hui dans un contexte où il est devenu compliqué de voyager… C’est même très difficile parfois.

Madagascar est désormais un pays d’adoption pour toi ?

Madagascar est un pays passionnant, tant il est riche dans ses paysages, dans sa biodiversité, dans ses traditions et sa nourriture. Même si la vie des Malagasy est dure, et qu’il est important pour moi de toujours garder ces éléments en tête, le peuple malagasy participe à cette richesse. Je ne me lasse pas de découvrir Madagascar et le quotidien de ses habitants.

Clémentine avec une piscicultrice à l’époque des litchis en 2015 ©Clémentine M

Aujourd’hui, ton volontariat a pris fin et tu es salariée de l’association. Quel bilan peux-tu faire de ta mission ?

Quand je suis partie en tant que jeune ingénieure agronome diplômée, je n’avais que très peu d’expérience malgré mes stages, et peu de recul par rapport au secteur du développement agricole. Aujourd’hui je dirais que c’est un secteur qui n’est pas parfait, et c’est pour cela qu’il est important de bien se renseigner sur l’organisation dans laquelle on s’engage au départ. Par ailleurs, avec le VSI, j’ai appris à mettre en œuvre ces compétences au sein d’un projet de développement rural, et à comprendre les rouages et les enjeux du développement agricole. Ma mission de VSI m’a donc permis de grandir et de contribuer à mon échelle, tel le colibri, à la diversification des productions agricoles malagasy pour in fine, améliorer les conditions de vie des paysans.

Quels seraient les conseils que tu aurais aimé entendre au début de ta mission ? Y a-t-il eu des choses que tu aurais pu faire différemment ?  

Je pense que nous sommes bien accompagnés par La Guilde avant notre départ. La première année, je ne suis pas rentrée en France pendant 15 mois et avec le recul je vois combien cela a pu être difficile pour moi et ma famille. Il est important de garder le contact, de ne pas s’isoler dans sa mission et de retourner voir ses proches, si cela est possible. Un autre conseil pourrait être d’apprendre la langue du pays dans lequel vous vivez. Sans ça, trop de choses nous échappent. Le langage est le premier pas vers l’autre et c’est ce qui permet la meilleure intégration dans un nouveau pays. Je le conseille autant pour 12 mois de mission que pour 72 !

Propos recueillis par Lucille Caron, Chargée de mission VSI

Le dispositif VSI est ouvert jusqu’à six années dans la vie d’une personne. À La Guilde, si la durée moyenne des missions est de 21 mois, environ 5 % des volontaires effectuent des missions de cinq ou six ans consécutifs. Découvrez le dispositif.


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