« C’est une radio unique »

Aude Kéruzoré a dirigé pendant deux ans la Radio Al-Salam, dans le Kurdistan irakien. Au moment de passer le relais à Aymeric de Chezelles, elle revient sur son expérience au cœur d'un média à part, porté par La Guilde.

Un article de La Guilde


Septembre 2019, tu arrives à Erbil pour prendre la direction de la Radio Al-Salam. Quelles sont tes attentes avec cette mission ?

À l’origine, j’avais postulé pour l’intérêt et l’originalité du poste. Une radio de la paix, par et pour les réfugiés et déplacés, montée en 2015 dans le nord irakien post-Daesh… C’est un beau message de rassemblement pour tirer les gens vers le haut. Et avec une équipe multi-culturelle, puisque les huit permanents de la radio viennent chacun d’une minorité culturelle et confessionnelle différente. J’ai reçu un bel accueil de la part de cette équipe, avec beaucoup d’attente et de curiosité. Malgré les difficultés, arriver à travailler ensemble, par-delà les différences, renforce la cohésion.

Des difficultés, tu vas en croiser rapidement avec l’irruption de la pandémie. Cela a bouleversé votre travail ?

Mes deux années à la radio ont tourné autour de trois enjeux : le financement, la situation sécuritaire dégradée et la pandémie. Sur le premier point, crucial, nous avons la chance d’avoir des partenaires fidèles avec L’Oeuvre d’Orient, La Guilde, le Ministères des affaires étrangères (CDCS) ou Radio sans frontières. Mais aussi de nouveaux bailleurs, en particulier l’Agence française de développement qui s’est engagée sur trois ans. C’est une véritable chance.

Surtout dans le contexte particulier liés aux deux points suivants…

En janvier 2020, l’Irak passe en zone rouge suite aux missiles iraniens. Depuis, des roquettes sont régulièrement tirées sur les aéroports. Ça n’empêche pas de vivre au quotidien, mais ça reste particulier. Ensuite la pandémie : mars 2020, je suis sur place depuis à peine six mois, lockdown. On a fait tourner la radio tant bien que mal pendant les deux mois et demi confinés. Puis il a fallu remettre les choses en route et, comme partout dans le monde, creuser le sujet : ça n’a été simple nulle part, mais ici, les conséquences étaient particulièrement catastrophiques dans les camps.

Justement, comment traiter un tel sujet ?

D’abord, on est la seule radio indépendante au Kurdistan irakien. Toutes les autres radios et télévisions – il n’y a pas de journaux – sont financés par des partis politiques. Donc il est difficile de dévier de la ligne officielle. Nous, grâce à la France, aux bailleurs, on est indépendants. On n’est pas embêté. Parce qu’on est neutre aussi ! On va parler des évènements, énoncer les faits, mais pas en débattre ni prendre position. Il faut protéger la radio. Notre ligne va être de s’intéresser aux gens, à leurs problèmes, et d’essayer de voir comment les résoudre. Par exemple, la santé mentale a été un sujet majeur ces derniers mois. Donc on va faire venir des médecins à la radio, indiquer des centres de santé… Proposer des solutions.

À quoi ressemble une grille de programmes de la Radio Al-Salam ?

On a des programmes en live, des infos, des reportages et de la musique, comme un média classique. Sauf qu’on alterne en arabe et en kurde : 8h-9h30 c’est en kurde, 9h30-11h en arabe, par exemple. Les musiques et les reportages aussi, pour que tout le monde puisse se reconnaître dans la programmation. Les gens ont leur journaliste préféré ! Afshin par exemple, kurde iranien, est très suivi le matin, il reçoit énormément d’appel. Il en rigole parce que sa femme en devient jalouse ! (rires)

Quels sont les enjeux de demain pour la radio ?

Professionnaliser l’équipe est un axe sur lequel j’aurais aimé travailler davantage, via notamment des formations sur trois sujets importants : environnement, autonomisation des femmes, jeunesse. L’équipe a entre 23 et 35 ans, des parcours différents, ils sont à mi-temps… Ils ont tous un travail à côté, musicien, prof d’anglais, assistant à l’université ou commercial. Donc ils ont besoin de formation, et ils ont envie d’apprendre. L’idée est qu’ils soient de plus en plus autonomes.

Cela fait désormais six ans que la radio émet, dans un environnement particulièrement complexe. Qu’est-ce qui explique cette longévité ?

Le projet intrigue et intéresse. Tous les gens que j’ai pu rencontrer – ONG, consulats, ambassades, bureaux des Nations Unies etcc. – étaient épatés par ce que fait la radio. C’est un projet unique, aucun autre média ne fonctionne de cette manière. Mais si les gens font confiance au projet, c’est qu’il faut rendre hommage aux équipes. Les directeurs et directrices successifs ont toujours tout donné : Vincent Gelot et Pierrick Bonno qui ont monté la structure avec Guillaume Battin de RSF, Eglantine Gabaix-Hialé, Maguelonne Girardot, Marie Audinet, moi, demain Aymeric… Et puis les huit journalistes : Samir Harboy, Ronza Salem, Afshin Dadwar, Shahad Al-Khoury, Naveen Smoky, Meethak Gaser, Shukur Saber, Hani Menzalji. Il faut vraiment rendre hommage à chacun. Malgré les différences, notamment de langue – on parle français, anglais, arabe ou kurde – tout le monde arrive à faire avancer le projet.

Et toi, tes projets à venir ?

Aucune idée, pas eu le temps de me projeter ! (rires) C’est un projet très prenant, avec énormément de travail. Donc je vais me reposer, passer les fêtes ici avec des amis, et puis visiter un peu. Le Kurdistan irakien est une très belle région, à laquelle je n’ai pas eu assez de temps à consacrer ! Des gens généreux, de jolies montagnes, beaucoup de sites culturels… Je vais aller découvrir tout ça. Et puis penser à la suite.

Propos recueillis par Eric Carpentier


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Le Docteur et les Écrans

Pendant 40 ans, le Docteur Frédéric Tissot s'est donné tout entier pour soigner les populations abîmées, au plus près du terrain. Aujourd'hui, il travaille à répandre l'ouverture à travers Les Écrans de la paix. L'occasion de s'interroger sur les rapports entre corps et esprit.

Un article de La Guilde


« À 20 ans, je n’aurais pas dit la même chose. Mais je me rends compte après 40 ans d’humanitaire que la culture est absolument essentielle. J’ai posé des milliards de pansements sur des plaies. Bien sûr, c’est primordial. Mais je pense que la culture est plus importante. Pour les possibilités données à des hommes, à des femmes et à des enfants, terriblement violentés. Les possibilités de se projeter, de s’évader, de s’ouvrir. Parce qu’une fois qu’on a soigné les gens, que font-ils dans leurs tentes ? »

Celui qui pose cette question connait son sujet. Le Dr Frédéric Tissot, puisqu’il s’agit de lui, se frotte au terrain depuis plus de quatre décennies. En 1978, il ouvrait un dispensaire dans le Haut Atlas – avec le concours d’une Bourse de La Guilde. Quelques années plus tard, c’est la rencontre avec le peuple kurde, dont il partagera le quotidien, la langue et les combats. Et puis une vie à soigner. Les autres d’abord, son moteur absolu. Lui-même ensuite, lorsqu’il est foudroyé en Haïti, le laissant sans l’usage de ses jambes. Handicapé ? Il repousse le mot. Réinventé, plutôt, le premier consul général de France à Erbil et grand artisan des Écrans de la paix.

« Il était vraiment sous les bombes »

« Je l’ai connu en Afghanistan, juste après le départ des Talibans, rembobine Hugues Dewavrin, vice-président de La Guilde. Je m’occupais de la reconstruction du cinéma Ariana, Tissot était en mission médicale. On se voyait le soir pour boire un verre. Quelques années plus tard, je l’appelle, j’entends une voix caverneuse. Il me dit qu’il est à l’hôpital de Garches. » 2006, le Dr Tissot est fauché par un arc électrique, il doit se reconstruire. « Sa nomination comme consul général de France à Erbil (en 2007 par Bernard Kouchner, rencontré au Kurdistan en 1984) a été une véritable renaissance. J’ai vu le mec quasiment se lever ! Quand il arrive là-bas, il est accueilli plus qu’en ami. Il faut savoir qu’il a un passé héroïque avec les Kurdes. Il les a soignés dans le maquis quand ils se faisaient gazer par Saddam Hussein. Il était vraiment sous les bombes. »

Lorsque le Dr Tissot arrive à Erbil en 2007, le raïs n’est plus et les caisses du consulat sont vides. Il n’empêche : avec Amélie Banzet, future directrice de l’Institut français d’Erbil, ils tiennent à proposer une offre culturelle. La jeune femme est passée par le cinéma Ariana de Kaboul, l’idée de projections en plein air s’impose. Hugues Dewavrin est contacté, des fonds sont levés et, le 28 octobre 2009, la séquence de quatre jours se conclut sur un climax : la projection du film Welcome – de Philippe Lioret, avec Vincent Lindon – devant plusieurs milliers de personnes et en présence des acteurs kurdes Firat et Derya Ayverdi, couple séparé à l’écran, frère et sœur au civil. « On a fait venir l’écran qui avait servi à la projection de Home, le film de Yann Arthus-Bertrand, à la Tour Eiffel ! » s’enthousiasme encore le Dr Tissot, aux yeux toujours prompts à pétiller.

Radio Al-Salam et Mister Bean

Las, en 2014, la région est balayée par le souffle macabre de l’Etat Islamique. Frédéric Tissot a terminé son mandat de consul général en 2012, mais c’est tout de même lui qu’appelle Hugues Dewavrin. L’entrepreneur a en tête un projet de radio, qui deviendra la Radio Al-Salam, portée par La Guilde. Lors de l’inauguration, Hugues croise l’architecte du cinéma Ariana de Kaboul, Frédéric Namur : « c‘est lui, le papa des Ecrans de la paix version itinérante. Et tout de suite, Tissot se greffe dessus, avec son expertise monumentale du terrain ». De fait, avec 40 ans de présence dans la région, le Dr Tissot a ses entrées. Il se souvient du jour où il a frappé à la porte du gouverneur de la province d’Erbil pour lui parler des Ecrans de la paix, des projections dans les camps : « soudain, il a les larmes aux yeux. Il me dit :  »Dr Tissot, j’avais 9 ans et je me souviens encore du premier film qu’on m’a passé en Iran, dans le camp de réfugiés où je vivais. C’était absolument magique. » Voilà, tout est dit. On y va. »

Les premiers films sont projetés en 2015 dans les camps du Kurdistan irakien. C’est une réussite, alors le projet est dupliqué avec des partenaires. En Syrie, en Tanzanie, en République démocratique du Congo et, depuis juin, en Arménie (voir La revue des Ecrans, mai 2021). Hugues Dewavrin glisse quelques clefs du succès : « le cinéma est un média populaire qui a plusieurs vertus. La première est d’ouvrir les portes du monde. La seconde est de regrouper les gens. Dans ces pays en post-crises, les familles sont éclatées, les gens se planquent sous les tentes. Voir un spectacle en commun permet d’en parler, de re-sociabiliser. Des femmes yézidies qui ne sortaient jamais de leur tente, prostrées dans la honte, profitaient de la pénombre pour se glisser aux projections. Quand tu vois une Yézidie rire devant Mister Bean, comment te dire… Tu es bien récompensé. »


À LIRE AUSSI : Témoignage – Linda Peterhans, VSI de La Guilde pour Les Écrans de la paix


L’ouverture pour moteur

Le Dr Tissot ne dit pas autre chose. Tout juste ajoute-t-il, malgré sa réticence à s’épandre sur lui-même, que le projet des Écrans de la paix lui a apporté « un souffle supplémentaire. Vraiment. J’ai pu entrer dans un autre champ de l’humain, un champ absolument fondamental. Quand on voit les sourires des enfants devant les films, les éclats de voix… c’est ouf quoi ! Formidable ! Je suis très heureux d’avoir pu découvrir ce domaine culturel avec des amis qui avaient les connaissances. » Jusqu’à mettre en perspective, donc, les choix d’une génération, la sienne, celle des French doctors, « qui pensait qu’elle allait réformer le monde ». Aujourd’hui, Frédéric Tissot en est convaincu : c’est d’abord l’éducation, en particulier celle des petites filles, qui sera le principal facteur de changement. L’éducation par l’ouverture culturelle, notamment.

« Moi, aller à la rencontre de l’autre a été le moteur de ma vie. Lorsqu’on arrive vraiment à le rencontrer, c’est pas mal. Parce qu’on arrive à se rencontrer à travers l’autre. Et ça, c’est très intéressant. Ça permet de faire le tour des questions, de passer d’un pays à un autre, d’une problématique à une autre, du médical au culturel. Je conseillerai toujours d’aller se frotter au monde, dans n’importe quel domaine. Si possible dans un milieu différent, économiquement, socialement, culturellement. Mais il faut absolument rencontrer l’autre. »

À lire : L’homme debout – Humanitaire, diplomate, anticonformiste, de Frédéric Tissot avec Marine de Tilly, éditions Stock


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