Raconter l’aventure – le voyage

La question taraude souvent ceux qui décident d'aller voir le monde de leurs propres yeux : comment partager ce que l'on a vécu ? Alors que le festival Ecrans de l'aventure de Dijon s'apprête à ouvrir ses portes, aventurières et explorateurs nous racontent leurs processus de (re)création.

Crédits Louis Meunier

Un article de Eric Carpentier


Pour l’une, c’est « parce qu’il y a un élan » ; pour l’autre, ça peut être « pour le vert de l’herbe sur une photo ». Elle part « pour vivre », lui s’échappe « pour se libérer ». Quelles que soient les raisons – parfois même sans raison précise – ils plient bagages régulièrement. Elles marchent des milliers de kilomètres ou enfourchent des motos, ils vont trainer avec les nomades d’Asie centrale ou dans les méandres du fleuve Congo. Liste non exhaustive ! Chaque année, des dizaines et des dizaines d’hommes et de femmes partent goûter le monde, sans arômes artificiels ni personne pour leur servir sur un plat. Leur sel, c’est « l’aventure », souvent (pompeusement ?) écrite avec un grand A.

À leur retour, quand il y en a un, on peut croiser ces voyageurs / aventuriers / explorateurs / esprits libres / regards curieux (aucune mention inutile) aux hasards de conférences, de dédicaces ou de festivals : ils viennent raconter leur aventure, on les écoute – avec plus ou moins d’intérêt, soyons honnêtes. Souvent tout de même, leur talent et la qualité de leurs productions nous attrapent. Dessins, sons, textes ou images emportent vers un ailleurs. Avec un grand A ?

Alors que va s’ouvrir la 29e édition des Ecrans de l’aventure (du 15 au 18 octobre à Dijon, puis du 19 au 25 octobre en ligne), nous avons demandé à quelques voyageurs-conteurs pourquoi et comment ils partagent leurs histoires. Linda Bortoletto (Là où je continuerai d’être, Toison d’or du livre d’aventure 2016), Guillaume Jan (Samouraïs dans la brousse, Toison d’or du livre d’aventure 2018), Mélusine Mallender (Les voies de la liberté, prix du public des Ecrans de l’aventure 2019) et Louis Meunier (7000 mètres au-dessus de la guerre, prix Alain Bombard 2011 ; Les cavaliers afghans, Toison d’or du livre d’aventure 2014 ; Les cavaliers afghans, sur les traces de Joseph Kessel en Afghanistan, prix Alain Bombard 2017) nous racontent ainsi leur processus de création, d’une étincelle à l’autre.

PREMIERE PARTIE : LE VOYAGE

Mais avant de raconter, « il faut aller voir », disait Ella Maillart. Et plus en avant encore, il y a les préparatifs. Pour Louis Meunier, c’est « une ouverture d’esprit, des recherches, des discussions, des livres, des projections… » Alors, doucement, l’aventure prend forme. Parfois, il est écrit qu’elle sera racontée. Quand elle part guidon entre les mains et caméra au poing (si, si, c’est possible), Mélusine Mallender « sait un peu où (elle) va. C’est plus ou moins écrit… Bon, ça prend la taille d’une page ! » Linda Bortoletto, elle, ignore si elle va produire quelque chose. Sa jauge, c’est « une transformation intérieure. C’est là que je trouve de l’intérêt à l’écriture ». Elle part, écoute sa petite voix rythmée par ses pas, puis ressent le besoin d’écrire (en Alaska et en Sibérie, en Israël, en Patagonie), ou non (en Himalaya).


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La question de savoir au préalable s’il y aura production (écrite, filmée, dessinée, photographiée, enregistrée…) est importante. Guillaume Jan a écrit trois livres ayant le Congo pour décor. Le Baobab de Stanley et Traîne-Savane n’étaient pas prévus, au contraire de Samouraïs dans la brousse, une commande des éditions Paulsen dans le cadre de la collection Démarches. Et même si l’auteur a toujours eu son carnet de notes dans la poche, « réflexe de journaliste », sa façon de marcher dans les pas du primatologue japonais Takayoshi Kano s’en est trouvée modifiée. « Je n’irais pas jusqu’à dire que je cherchais les galères, on n’est pas là pour se faire du mal. Mais quand elles arrivaient, je me disais “ça me donnera de la matière”, distingue Guillaume Jan. J’ai fait une partie du voyage à moto. Plusieurs fois par jour, je m’arrêtais pour noter des choses sur mon carnet, à chaud. Après, on a tendance à lisser les évènements. Là, je voulais qu’ils restent bien saillants. »


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Reste qu’entre vivre le voyage hic et nunc, et penser à ce qui va être raconté au retour, l’équilibre peut être parfois acrobatique. Mélusine Mallender a réalisé 15 films sur ses différentes expéditions à moto. Depuis la première fois où elle a tenu la caméra et s’est rendue compte que « faire un film, c’est un travail (rires) » jusqu’à sa dernière expédition entre Santiago de Chile et Los Angeles, son approche a évolué. « Je vais penser aux spectateurs, réfléchir aux plans, au message qui va passer. Mais je vais aussi apprendre à laisser la caméra. Il n’y a pas besoin de tout filmer, certains moment seront pour moi. Je pars d’abord pour vivre quelque chose, ça ne doit pas être entaché par une sorte de poids. » Y aurait-il un paradoxe entre le vécu et le récit, dès lors que celui-ci est programmé à l’avance ? Non, répondent en choeur Mélusine Mallender et Louis Meunier. Lors de sa récente traversée des monts Zagros avec des nomades bakhtiaris, ce dernier a « passé un mois à leurs côtés, à boire le lait sous la brebis le matin, à user mes souliers sur les pistes. Ça, je le fais pour moi, de manière presque égoïste. Mais il se trouve que l’histoire mérite d’être partagée, que ce sont des gens qui ont des choses à nous apprendre. Des choses plus spontanées, plus belles d’un certain côté. »

DEUXIEME PARTIE – LE RECIT


Sélection officielle des films et des livres en compétition, jurys, invités, rencontres, soirées spéciales… :
le programme complet des Ecrans de l’aventure 2020

Affiche Ecrans Aventure Dijon 2020