Elisabeth Revol, sur un air de jouvence

Présidente du jury pour les 30 ans des Écrans de l'aventure, du 14 au 17 octobre 2021 à Dijon, l'alpiniste Elisabeth Revol suit un parcours hors normes, fait de farouche indépendance, d'oxygène rare donc précieux, mais aussi de drames et de remises en question. Elle tente avec lucidité de comprendre les ressorts qui la poussent à l'action.

Un article de La Guilde


Janvier 2018 : en quelques heures, le nom d’Elisabeth Revol entre dans la lumière médiatique. La veille encore, seuls les initiés connaissaient ce petit gabarit aux grandes réalisations. Et puis il y eut ce SOS lancé dans la nuit pakistanaise, à 7 522 mètres d’altitude. Cet élan de générosité qui suivit, pour rassembler les fonds nécessaires à une opération de sauvetage. Et, partout, ces regards suspendus aux pentes du Nanga Parbat, colosse de 8 125 mètres, 9e sommet le plus haut du monde.

Tomasz Mackiewicz, Tomek, le compagnon de cordée, n’en redescendra pas : aveugle au sommet, diminué par de probables œdèmes, le Polonais repose désormais sur les flancs ensorcelants du « Roi des montagnes ». Elisabeth Revol, elle, sera secourue après trois nuits dehors, sans tente ni vivres. Deux ans plus tard, en racontant son histoire dans un livre (Vivre, aux éditions Arthaud), elle lève un voile sur ce qui peut pousser une femme de 1,56 m sur les plus hauts sommets de la planète, en suivant ses propres chemins et sans chercher la lumière. Une histoire qui commence par un poster.


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Elisabeth s’envole

« Tout d’un coup, écrit-elle, je me retrouve dans ma chambre d’enfant dans la maison de mes parents – elle somnole en réalité dans une crevasse à plus de 6 000 mètres, une chaussure en moins. Chaque soir mon regard se posait sur l’Everest, enfin sur le poster de la face sud-ouest au-dessus de mon lit. Dessous, il y avait un verset biblique : ”Je me couche et je m’endors en paix, car toi seul, ô Eternel, tu me donnes la sécurité dans ma demeure.” » Nous sommes dans la Drôme, les Revol vont à l’église chaque dimanche, quand ils ne sont pas en randonnée dans les massifs avoisinants. Et Elisabeth a déjà « cette fichue manie depuis toute petite : voir ce qu’il y a au-dessus ou derrière, des fois que la vue serait différente ! »

Mais à 16 ans, premier drame : sa mère est emportée par un cancer. Alors, pour se soigner, elle s’échappe. En pensant à un conseil laissé à sa maman par son grand-père : « si jamais tu as du chagrin, va dans la forêt et marche en ouvrant grand les yeux autour de toi. Car dans chaque arbre, dans chaque buisson, dans chaque animal, dans chaque fleur tu trouveras la présence et la puissance divine. Ainsi tu seras consolée et tu oublieras tes tourments. » Avec son père, son frère ou seule, Elisabeth marche, cours, pédale. Elle entame des études de STAPS, découvre l’escalade. Intègre une équipe de jeunes alpinistes. Et s’envole.

Direction la Bolivie pour sa première expédition avec son équipe. Seule au sommet des 5 400 mètres du Pequeño Alpamayo, c’est la révélation. Elle le raconte dans le podcast Vie d’aventure : « quand on décide seule d’y aller, qu’on se bouge en fait, parce qu’on a vraiment ça au fond de ses tripes… Quand je suis arrivé là-haut, j’étais dans un état émotionnel débordant. Je pleurais et je criais en même temps, je remerciais le ciel ! » Elisabeth Revol a choisi : sa vie empruntera les chemins de traverse s’il le faut, tant qu’ils conduisent à s’élever.

Dès lors, la sportive met tout en œuvre pour suivre ses aspirations. 2008, première femme à enchaîner trois 8 000 en style alpin (Broad Peak et Gasherbrum I & II, sans porteurs ni cordes fixes ni oxygène) ; 2009, l’Annapurna. Mais son compagnon de cordée, le Tchèque Martin Minarik, disparaît dans la descente. Deuxième drame. Il va la tenir éloignée des sommets himalayens pendant quatre ans. « Le poids était trop lourd ».

Respirer pour mieux souffler

Et puis elle y retourne. Parce que « ce sont les bouffées d’oxygène glanées en montagne qui détendent mon rapport quotidien au monde, écrit-elle dans Vivre. C’est mon point d’équilibre. La fuite du quotidien. La fuite du modèle social, de l’aménagement confortable et routinier d’une vie, qui limiterait trop mes aspirations physiques, spirituelles, mes désirs de liberté. » Sauf que la liberté à un prix, à nouveau payé au Nanga Parbat en janvier 2018. La médiatisation exceptionnelle de l’évènement compliquera encore le processus de réparation. Et le questionnement de poursuivre son chemin.

« Qui dit besoin dit dépendance. Je passe mon temps à dorer les chaînes qui me tiennent prisonnière de mes besoins d’altitude et d’évasion. (…) Mais comment trouver l’équilibre entre passion et raison ? Une passion trop forte emprisonne, une raison trop rigide prive d’élan, de liberté. (…) Comment revenir à ma quête intime ? »

À cette dernière question, le professeur de philosophie de l’art et d’esthétique Pierre-Henry Frangne, auteur de De l’alpinisme (Presses universitaires de Rennes), apporte un début de réponse, sur France Inter : « l’alpinisme a à voir avec l’enfance, avec cette capacité qu’a l’enfant de s’agripper, de monter aux arbres pour faire des cabanes. Dans l’alpinisme, il y a une part de jeu, inévitablement. Évidemment, je parle de l’alpinisme amateur ; quand on est professionnel, ce jeu devient très sérieux. »

Il faut jouer pour devenir sérieux, affirmait Aristote ; malgré les tempêtes, Elisabeth Revol semble toujours animée par la flamme de l’enfance. En 2019, la Drômoise a gravi trois nouveaux 8 000 : l’Everest, le Lhotse et le Manaslu. Ou comment ne jamais oublier les arbres au bord de sa Lozière natale.


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