Parcours Vagabond


Un témoignage de France Pinczon du Sel
Artiste, navigatrice


Fin 1999 Éric Brossier acquiert Vagabond, chaudement recommandé lors du dernier Festival du Film d’Aventure de Dijon par Jacques Lainé et Hubert de Chevigny, à l’époque président de La Guilde, ainsi que Gérard Janichon et Dimitri Shparo.
Une idée s'impose : franchir le fameux Passage du Nord-Est entre Mourmansk et Providenya, qui relie l'Atlantique au Pacifique par le Nord de la Russie. Ainsi démarreront en beauté les nouvelles expéditions de Vagabond. L’association Nord-Est est créée autour du voilier afin de le proposer comme camp de base flottant à tous types de projets, sportifs, artistiques, et surtout scientifiques, dans l’Arctique.

Cependant l’expédition est engagée, elle nécessite du temps de préparation et des démarches auprès des administrations russes. Lors des étés 2000 et 2001, l’Institut Polaire Français nous confie deux missions géologiques sur la côte Est du Groenland, occasion de nous aguerrir à la navigation polaire et de nous trouver fins prêts à l’été 2002 pour le passage du Nord-Est. Succès : c’est la première fois de l’histoire qu’un voilier franchit ce passage en une seule saison ! L’hivernage suivant se fait donc au Kamtchatka dans le port englacé de Petropavlovsk. Après un printemps japonais, pèlerinage sur le lieu de naissance du capitaine, Vagabond boucle sa circumnavigation en empruntant le passage du Nord-Ouest côté Alaska et Canada. Celui-ci s’avère plus périlleux que le Nord-Est, Vagabond se retrouve hissé sur la glace par la pression ou coincé durablement par de fortes densités de pack dérivant… En décembre 2003, il trône finalement au beau milieu du salon nautique de Paris et peut témoigner de cette épopée incroyable.

C’est alors que Jean-Claude Gascard, océanographe, nous propose d’hiverner sur la côte Est inhabitée du Spitsberg. Le grand Storfjord accueillera Vagabond 5 hivers durant comme base et banc d’essai du programme phare de l’Année Polaire Internationale pour l’Union Européenne, Damoclès. Entre 2004 et 2009 Vagabond ne revient pas en France, naviguant l’été sur la côte Est du Groenland avec géologues et ornithologues, ou sur l’archipel du Svalbard avec d’autres scientifiques. Durant l’hiver 2007 naît Léonie, notre première fille des glaces… Aurore, la deuxième voit le jour à Brest, après avoir navigué en gestation tout l’été 2009 dans le passage du Nord-Est à bord du Manguier, Éric comme pilote de glace et moi en tant qu’artiste.

2010 est une année de transition. De retour en France, Vagabond a droit à un bon chantier, puis son équipage lui fait une infidélité menant un périple expérimental Lyon-Groenland-Brest à bord du navire éco-conçu Ecotroll.

C’est en famille dorénavant que nous entamons une période de 5 hivernages au Nunavut et vivons avec bonheur au contact des inuit. Les programmes scientifiques se succèdent et nous mènent d’abord vers Grise Fiord sur l’île d’Ellesmere. Le premier hiver se fait à 50 km du village par 78° nord faute d’abri sûr proche du village. L’année suivante, les grisefiordmiut nous invitent à hisser Vagabond à terre, dans le village !

La glaciologie continue, Léonie fréquente l’école du village, les étés se succèdent entre géologie sur la côte Ouest du Groenland puis ornithologie sur sa côte Est… D’où nous repartons pour un troisième hivernage sur l’île de Baffin cette fois, dans la communauté de Qikiqtarjuaq. Ce sont les prémisses de Green Edge, mission d’étude sur l’efflorescence du phytoplancton. Nos travaux attestent de l’intérêt de ce site et les deux hivers suivants nous accueillons avec le village une cinquantaine de scientifiques internationaux multidisciplinaires autour du camp de glace monté pour Green Edge. Entre temps Léonie et Aurore apprennent l’inuktitut à l’école, nous faisons partie du village et vivons sa culture. Une résidence d’artiste est montée, centrée sur la banquise. Les plongées sous glace d’Éric pour collecter bivalves ou phytoplancton se prolongent chaque été. En 2015 avec un programme d’exploration des apnéistes de l’Âme Bleue et l’été 2016 pour une mission de paléoclimatologie : il s’agit de prélever de la coralline, une algue séculaire, afin de recueillir des données sur l’évolution de la banquise, et donc du climat, au cours du dernier millénaire.

S’ensuit une pause arctique de deux ans, dédiée à un volontariat sur la sensibilisation aux risques sismiques et volcaniques en Equateur, proposé par La Guilde.

Ce printemps 2019, c’est à Miquelon que nous retrouvons Vagabond pour démarrer une vaste mission de 16 mois entre Groenland et Nunavut, qui est entre autre la suite des investigations sur la fameuse coralline. Dans ces recherches se trouve en jeu le futur de notre climat, de notre planète, et nous sommes heureux de contribuer à sa connaissance. Une deuxième résidence d’artiste se prépare à Arctic Bay où se déroulera notre prochain hivernage, afin de mettre à contribution des artistes sur la sensibilisation aux évolutions climatiques, dont les sentinelles se trouvent en Arctique.

France Pinczon du Sel

https://vagabond.fr