Les Ecrans de la Paix, un cinéma itinérant au Kurdistan irakien


Un témoignage de Linda Peterhans
Volontaire de Solidarité International


Un cinéma itinérant au Kurdistan irakien, à quelques kilomètres des terres actuellement déchirées par le groupe Etat Islamique.

Une idée qui m’a séduite dès le début. Alors que des milliers de personnes fuient cette région, j’ai fait le contraire et suis venue monter et coordonner ce cinéma itinérant, Les Ecrans de la Paix, afin d’apporter du divertissement dans le quotidien des camps de réfugiés et déplacés dans cette partie du nord de l’Irak.

Il a fallu d’abord tout monter : acheminer le matériel depuis la France pour le cinéma en plein-air, me familiariser avec mon nouvel environnement, identifier les camps et présenter le projet aux responsables et chefs des camps et organisations présentes. Il a fallu m’adapter, faire face aux défis du quotidien, rebondir, trouver un assistant, organiser des séances en salle en hiver, mettre en place une programmation variée et adaptée aux mœurs et coutumes de la population réfugiée et déplacée. Et surtout rencontrer l’audience qui, après tout, fera vivre ce projet et pourra se réunir et rire durant les projections. Un équilibre fragile au début, qui s’est consolidé au fur et à mesure que nous installions notre écran, en salle ou en dehors, une confiance à entretenir au quotidien.

Combien de fois m’a-t-on demandé dans les camps pourquoi je venais ici alors que je pourrais vivre dans un contexte bien plus paisible, dans lequel la vue et bruit des hélicoptères ne deviennent pas une habitude, dans lequel les randonnées doivent être planifiées en fonction des mines qui parsèment encore la région, témoins de l’histoire passée de ce pays ? Difficile à expliquer. Comme il est difficile d’expliquer à certains restés en Europe que je m’y sens plus à l’aise ici que dans la gare de ma ville à minuit, que j’ai une vie sociale, que je pars quand même en randonnée les jours de congés et qu’il est même possible d’aller luger en montagnes en hiver.

Certes les notions de temps et planification prennent un sens tout différent, je découvre ce qu’est un été sec à 45-50 degrés et pourtant au bout de cette année je me suis habituée à tout ceci, à normaliser aussi ce qui ne l’était pas afin de me mettre au rythme et garder l’entrain. J’ai forgé mon caractère dans ce monde qui demeure très masculin, j’ai ri avec des enfants, des adolescents, des vieillards lors de scènes rigolotes dans les films, j’ai perdu ma botte dans la boue gluante des routes de camps sous la pluie en pensant être « équipée », j’ai eu des coups de mou, contente d’avoir un générateur pour reprendre le relais quand l’électricité de la ville coupait souvent, j’ai été invitée à fêter le nouvel an kurde avec robe traditionnelle et barbecue familial dans l’un des camps. J’ai créé des liens avec toutes ces personnes présentes dans les camps et celles qui, comme moi, sont venues pour s’investir dans une ONG ou un autre projet, sans lesquelles le projet de cinéma itinérant n’aurait tout simplement pu prendre forme.

S’attendre à l’inattendu, voilà comment ma mission au Kurdistan irakien m’a permis d’embrasser tout ce qui venait à moi, en bien et en moins bien, à croire aux projets qui amènent du divertissement, qui cherchent à changer le quotidien malgré les difficultés. La patience, la collaboration, l’échange sont devenus mes compagnons au quotidien, comme tant d’autres et qui m’ont aidée à faire de cette année une année de découverte personnelle et d’un nouvel environnement qui, malgré sa situation désastreuse, recèle de beauté et d’espoir.