Nomade des Mers poursuit son tour du monde


Un témoignage de Corentin de Chatelperron
Fondateur et président de l'association Gold of Bengal


Tuléar, décembre 2016

« Nous sommes à Madagascar avec Nomade des Mers. Nomade des Mers c'est notre bateau laboratoire. Nous voyageons autour du monde à la recherche des meilleures inventions "low-tech".

C’est-à-dire des technologies accessibles qui répondent à un besoin de base : accès à l’eau, l’énergie ou la nourriture.
Elina, Hugo et Louis-Marie, mes équipiers, sont en train de barouder à travers le pays à la recherche de ces low-tech.

Moi je suis sur le bateau. Je travaille avec Haja, un jeune Malgache, pour installer un système de production de spiruline. C’est une micro algue super nutritive, qui se développe très vite et demande peu de ressources. Au point qu’on peut la faire pousser avec de l’urine et du jus de clous rouillés ! Là on pose un tuyau transparent de 40 m de long sur le pont de notre catamaran, c’est l’organe principal de ce que Haja appelle notre « bioréacteur ». On rentre les 2 extrémités de ce tuyau dans le bateau et on les plonge dans un jerrican de 20 litres. Puis on remplit le tout d’un liquide fait à partir d’eau de mer, de bicarbonate de soude et de spiruline. Enfin Haja branche une petite pompe d’essuie glace de voiture qui se met en branle et propulse dans le boyau le liquide vert chargé de notre précieuse algue. J’ai l’impression de mettre en vie un organisme vivant.

Il y a de gros problèmes de malnutrition dans le Sud de Madagascar. Beaucoup d’enfants ont des carences à cause d’une alimentation incomplète. Du coup ils ont des problèmes de croissance et des défenses immunitaires trop faibles qui laissent passer des maladies. La ferme dans laquelle Haja travaille produit de la spiruline. L’algue est séchée au soleil puis vendue comme complément alimentaire à une population assez aisée. Ça permet de financer la ferme et d’en donner gratuitement à des enfants de la région pour contrer leurs carences.
Pour tester cette culture on va en produire sur le bateau pour notre propre consommation. Dans quelques semaines, quand le système aura fait ses preuves et que j’aurai un peu d’expérience, je ferai une vidéo tuto pour notre bibliothèque collaborative Lowtechlab. J’espère que le système de Haja intéressera du monde !
En attendant c’est à mon tour de lui montrer quelque chose. il a besoin d’un capteur pour suivre l’évolution de la concentration de spiruline dans ses bassins. Nous en fabriquons un à partir de matériel électronique que j’ai à bord. Un microcontrôleur, une LED, un capteur de luminosité, des résistances, un morceau de tube en plastique et hop nous avons un capteur pour moins de 10 €. Il est ravi car il n’aurait pas eu les moyens de financer un capteur du marché.
J’adore ces échanges. A chaque escale, je vois des jeunes qui ont le même profil que Haja. Curieux, ingénieux, passionnés et bricoleurs, ils s’attaquent à des challenges pour résoudre des grands problèmes de leur région. Ils fouillent souvent sur internet pour trouver de l’inspiration. Puis ils créent avec les moyens du bord. 99 fois sur 100 ça reste à l’état de proto, c’est oublié dans un placard, mais 1 fois sur 100 leur ingéniosité est récompensée. Ils ont créé une technologie qui répond à un problème local, qui peut être fabriquée facilement et qui est économiquement intéressante. Mais ce n’est souvent que le tout début de l’histoire, juste une étincelle, nécessaire mais loin d’être suffisante. J’ai lu quelque part qu’il y avait l’intelligence pour passer de 0 à 1, et l’intelligence pour passer de 1 à 1 000. C’est le cas ici. Il faut trouver le moyen de l’implémenter, de passer du proto à la série. Ça prend souvent des années et ce n’est en général pas l’inventeur qui s’occupe de cette partie. Son invention intéresse quelqu’un qui se lance : un artisan, un entrepreneur, une entreprise ou une ONG prend le relai pour le développer.
Notre boulot, c’est de trouver ces low-tech qui ont abouti, les documenter, les diffuser, mettre les Haja en réseau… faire en sorte que les étincelles rencontrent une botte de paille.

On est partis il y a 9 mois. Dessalinisateur au Maroc, éolienne et charbon vert au Sénégal, culture hydroponique au Cap Vert, permaculture, biodigesteur, élevage d’insectes et recyclage de plastique au Brésil, etc. A chaque escale on découvre que les hommes ont des tonnes de challenges mais encore plus de solutions. Ici un homme passe ses temps libres à former des boulette d’excréments de zébu, argile, sciure de bois et poudre de charbon pour trouver les bonnes proportions et réduire le coût de son charbon de cuisine. Là une femme découpe des bouteilles plastique qu’elle suspend à sa fenêtre avec un système de goutte à goutte fait avec un bulleur d’aquarium pour cultiver ses légumes en ville. Débrouille, systèmes D, recyclage… itérativement, par essais erreur, sans jamais se décourager face à une sorte de sélection naturelle exigeante, les low-tech paraissent naître de manière organique. Tu n’as qu’une chance sur 10 de réussir ? pas grave, tu n’as qu’à essayer 10 fois ! Internet est au monde de la débrouille ce que l’imprimerie a été au monde de l’industrie. Les idées low-tech voyagent maintenant par satellite. Le monde est un laboratoire d’expérimentation permanente. Ces 9 mois me donnent l’impression que notre fourmilière s’est mise en branle. Et je sens dans cette vibration comme une révolution qui se met en marche. Vive les low-tech ! »

Corentin de Chatelperron

http://goldofbengal.com/