Résilience et liberté au coeur du musée de Raqqa

La reconstruction du musée de Raqqa se poursuit. Les bâtiments ont repris vie, ils attendent désormais d'être habités par les oeuvres.

Un article de Amélie Banzet


Octobre 2018, les équipes de la Guilde rencontrent l’association Roya au Musée archéologique de Raqqa. Leila Mustafa, la maire de la ville (dont le livre La femme, la vie, la liberté est disponible, voir ci-dessous), demande alors à la Guilde d’aider à la reconstruction de ce lieu si symbolique. « Avant la guerre, se souvient Leïla Mustapha, ce musée était un havre de calme et de paix. J’y venais souvent car j’étudiais à l’université, juste à côté. C’était un lieu d’échange et de culture. » Raqqa était une ville composite, où se mêlait une foule d’Arabes et de Kurdes, de Yézidis et d’Arméniens, de chrétiens de Ninive, de vieux cheiks et d’adolescents, d’ingénieurs, d’investisseurs, de bédouins.

Au cœur de cette effervescence, comme un symbole au carrefour de toutes ces cultures, le musée. Le bâtiment avait été inauguré lors du Congrès International pour l’Histoire de Raqqa en 1981, et expose des pièces jusqu’alors conservées au musée d’Alep et au musée national de Damas (où une salle entière est consacrée à Raqqa), ainsi que le fruit des fouilles conduites dans la région par des équipes internationales. Témoin du passé de la ville, depuis la préhistoire, l’Antiquité, la période byzantine, jusqu’aux périodes islamiques voire modernes, « il était pour tous les Raqqaouis un lieu de cohésion, raconte Zyad al Hamad, Président du comité archéologie du Conseil Civil de la ville. Ce musée était comme un sanctuaire pour les trésors de la Syrie. »

Mais en 2011, la Révolution syrienne et son conflit armé viennent tout mettre en péril. Et, en janvier 2014, Daesh s’impose comme seule force en présence à Raqqa, qui devient la capitale auto-proclamée de l’Etat Islamique en Irak et au Levant. Malgré les tentatives de protection de la Direction générale des antiquités et des musées, le musée est pillé et saccagé. Les pièces sont volées, perdues, vendues. Machines à laver, frigidaires et groupes électrogènes remplacent alors des céramiques vieilles de 1000 ans. En novembre 2014, une bombe explose près du musée, causant des dommages sur sa façade sud ; quelques jours plus tard, c’est une frappe aérienne qui troue le toit du musée. Lors des combats, Daesh pose des explosifs partout dans le musée et place ses tireurs aux fenêtres du bâtiment.

Le 17 octobre 2017 enfin, Raqqa est libérée. Les Forces Démocratiques Syriennes sécurisent le musée truffé de mines, mais le bâtiment reste très endommagé, avec ses poteries en miettes entassées au milieu des détritus, à l’étage. C’est alors que Roya, jeune ONG tout juste créée à Tal Abyad, demande au Conseil Civil de la ville l’autorisation de le relever. Aziz, originaire de Raqqa, est l’un des fondateurs de Roya : « La majorité des associations se concentrait sur les services. Je suis jeune et j’avais le sentiment que ma génération ne s’intéressait plus au patrimoine alors que, pour moi, ce musée était une clé, le cœur de notre culture, un garant précieux de l’histoire commune des Arabes, des Kurdes et des Arméniens de Raqqa. ». Roya se lance dans une première phase de restauration du bâtiment, mais les fonds manquent pour pouvoir finaliser les travaux.

Il faut attendre septembre 2019 et les financements de la Fondation internationale Aliph, sous la coordination de la Guilde, en lien avec l’ONG Impact et avec l’expertise de Mme Djamila Chakour, responsable des collections à l’Institut du Monde Arabe, et de M. Jean-Marc Lalo, architecte spécialisé dans les lieux publics et culturels, pour que les gros travaux de restauration commencent. Sols, plafonds, mosaïques, escaliers, fenêtres et façades : chaque étape du projet fait l’objet de réunions hebdomadaires entre La Guilde, Impact et Roya, en lien avec le Conseil Civil de la ville de Raqqa. Fin février 2020, le musée est prêt à accueillir les collections sauvées et conservées au Conseil Civil de la ville. Jean Christian Kipp, administrateur de la Guilde, peut alors visiter le bâtiment rénové.

Désormais, la Guilde a déposé une demande de financement pour la deuxième phase. A savoir l’inventaire, la restauration et l’organisation de collections au sein du musée. « Témoin du passé, commente Zyad Al Hamad, ce musée porte aujourd’hui la promesse de l’avenir. » C’est le message porté par la Guilde : aider les populations meurtries à retrouver leur culture est un gage décisif de résilience et de liberté.


Le 17 avril 2017, Leïla Mustapha est désignée maire de l’ancienne capitale de Daech, le théâtre de l’opération « Colère de l’Euphrate » menée par les Forces démocratiques Syriennes et la coalition.  Elle est l’unique femme dans une assemblée de 130 hommes.
Son action à Raqqa, mélange de courage, de force et de lucidité, est une véritable révolution émancipatrice pour le Moyen-Orient… mais aussi pour l’Occident.
Marine de Tilly l’a suivie, observée, écoutée, dans les ruines comme entre les tombes des « martyrs » ou les tentes des camps de déplacés.
Un parcours d’exception, pour une femme porteuse d’espoir.


La femme, la vie, la liberté, par Leïla Mustapha et Marine de Tilly, aux éditions Stock