Carnets de Yamalie

Itinérance en solo au pays des Nenets, éleveurs de rennes

Un article de Paola BENETON


Il a voulu l’inverse d’un parachutage en hélico dans une contrée lointaine… Après 15 jours d’expédition en solo, passés au nord du 67ème parallèle, à pied et à ski, en tirant sa pulka, à la recherche de campements d’éleveurs de rennes, les Nenets, dans la péninsule Yamal (Sibérie), Dominique Bleichner, aventurier et administrateur de La Guilde, partage avec nous un extrait de ses carnets :
« Ciel sombre. Il neige encore abondamment sur la taïga. Rechercher la trace d’une présence humaine dans ces forêts des montagnes de l’Oural arctique est un exercice de pisteur. Découvrir leur traces de campement au dernier moment renforce ma connexion émotionnelle. Les heures de marche se soldent effectivement en un éclair. Par la simultanéité des aboiements et de la vision du court fumet s’échappant des sommets enlacés d’un tchoum sans âge. Le cadeau est poétique et majestueux. L’aventure récompensée.
L’entrée sous la tente est un condensé du passage entre 2 mondes. C’est un pas de danse qui doit s’opérer avec panache. Un pas de danse minutieux et fluide. Il est soit réussi, soit raté : de la main droite on saisit les deux épaisseurs de fourrure qui recouvrent la tente et en calfeutre l’entrée, la peau de renne et le feutre.
Une première erreur consisterai à ne saisir que la peau. Tout en maintenant ces toiles dans la main droite, il faut effectuer, avec grâce de préférence, un double mouvement de génuflexion et de rotation, le tout sur un seuil bien glacé et parfois encombré d’un chien qui cherche à tirer parti de votre passage pour entrer. La réussite de ce pas de danse se mesure à cet instant précis où tout en terminant votre demi-tour et en l’accompagnant d’un pas en arrière, on doit tendre le bras droit pour que les toiles de fourrure et de feutre viennent amplement recouvrir l’entrée. Si la porte de tissu est correctement fermée et qu’aucun espace pouvant générer le moindre courant d’air ne subsiste, l’entrée est réussie. La vie est préservée du froid.
Symboliquement, vous rentrez dans un monde de traditions dont vous venez de calfeutrer l’entrée, comme pour mieux l’accepter et le préserver. Ces portes étant très basses, le passage à reculons n’aura pas manqué de vous rabattre votre capuche sur vos yeux. Peut-être pour mieux vous aveugler. Il ne vous reste plus qu’à compléter votre giration pour entrer dans le monde zénithal du tchoum, relever votre capuche, accommoder dans la pénombre et compter les présents. Ce passage aussi brutal que parfaitement silencieux est un Voyage. Une renaissance. Ce qui vous semblait parfaitement obscur se révèle. L’aveuglement s’estompe. Le puit de lumière vous permet de découvrir les habitants.

Bienvenue dans un monde sans intimité où aucun mouvement n’échappe à personne. Une certaine forme de partage. Bienvenue dans la matrice du tchoum. Cocon de chaleur protecteur au coeur d’une forêt boréale hostile. Forme d’habitat la plus évidente. La protection est chaude, douce, naturelle. Son centre en est le feu. Celui qu’une main maternelle ne manquera pas d’entretenir pour vous à l’aube. On y disparait dans l’âme émouvante de l’humanité. »